– Le revers est cruel pour le gouvernement sénégalais. Mardi 3 novembre, la majorité parlementaire conduite par les Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef) a rejeté, pour la troisième fois depuis le 23 octobre, le projet de loi de finances rectificative pour 2026 porté par le premier ministre Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô. Pour le pouvoir, l’enjeu est de taille. S’il veut voir le Fonds monétaire international (FMI) approuver définitivement un programme qui débloquerait une aide de 2,2 milliards de dollars (1,9 milliard d’euros) pour la période 2026-2029, il doit présenter une politique budgétaire conforme aux attentes de l’institution internationale. Et pour asseoir sa légitimité, tenter d’obtenir l’assentiment des députés.
Le budget révisé pour 2026 traduit des ajustements adoptés à la suite d’un accord préliminaire conclu entre Dakar et le FMI en septembre, deux ans après la suspension du programme qui les liait. Le Sénégal se débat avec une dette publique colossale, en partie accumulée sous la présidence de Macky Sall (2012-2024), dont l’encours atteignait 132 % du PIB à la fin de 2024. Le FMI attend un « plan de traitement de la dette » en contrepartie du programme d’aide, et suit de près les débats budgétaires.
Le gouvernement espérait encore, mardi matin, trouver un compromis avec la majorité parlementaire. Mais les 130 députés du Pastef – sur 165 – se réclament du souverainisme et s’opposent vivement à l’accord conclu entre le Sénégal et le FMI, perçu comme une perte d’indépendance économique. Deux heures à peine après l’ouverture des travaux à l’Assemblée, le texte était rejeté.
Le premier ministre avait pourtant insisté sur les conséquences que pourrait avoir un blocage au Parlement. Il alertait ainsi, le 26 octobre, sur le risque d’empêcher l’apurement d’arriérés de l’Etat à hauteur de 300 milliards de francs CFA (457 millions d’euros) aux entreprises du BTP, et donc la reprise de nombreux chantiers laissés à l’arrêt. De même, le gouvernement assure avoir besoin que le budget rectifié soit adopté pour assurer la fourniture d’électricité, estimant l’enveloppe énergétique initiale insuffisante. « Ne punissez pas le peuple ! », intimait Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô aux élus du Pastef.
Crédibilité financière
Ces derniers voient les choses d’un tout autre œil. Ils refusent d’endosser une baisse de l’investissement public – qu’ils chiffrent à 555 milliards de francs CFA par rapport aux prévisions initiales – et la disparition dans la loi de finances révisée d’une dizaine de projets de distribution d’eau ou de construction de centres de santé. Le gouvernement se défend en assurant que les projets ne sont pas abandonnés mais ajournés, et insiste sur un contexte international qui a entraîné une envolée des subventions à l’énergie, une augmentation du service de la dette et une hausse de dépenses dans la défense.
« La liste de griefs est longue », assure Félix Atchadé, cadre du Pastef, qui accuse le gouvernement de mépriser la représentation nationale. « Les députés exigent plus de transparence et des documents sur l’état précis de l’endettement. Ils ne sont pas d’accord sur le déficit budgétaire annoncé par le gouvernement – 7,6 % du PIB – et le pensent surestimé », dit-il.
L’année 2026 touchant à sa fin, « le gouvernement peut, s’il le veut, contourner l’Assemblée et appliquer son budget rectificatif à travers des ordonnances et des décrets », souligne Moussa Diaw, professeur à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis. « Le souci est plutôt que sa crédibilité et sa légitimité démocratique sont remises en question », ajoute le politiste. Dans les semaines à venir, le gouvernement doit également faire adopter son projet de loi de finances pour 2027. Mais le Pastef rejette déjà en bloc les changements prévus dans la politique des subventions à l’énergie, attendus par le FMI.
Le divorce entre le président Bassirou Diomaye Faye et son ancien camarade de lutte et premier ministre, le leader du Pastef et président de l’Assemblée nationale Ousmane Sonko, en mai, a été précipité par l’accord entre le Sénégal et le FMI. Mais le duel vire maintenant à la paralysie. « C’est un blocage institutionnel, mais qui illustre aussi que les institutions démocratiques sont respectées, chacune dans son rôle, un fait rare dans la région », tempère Ibrahima Mbodj, chercheur au sein du think tank Afrikajom. Pour ce dernier, le risque se situe plus du côté de la crédibilité financière du Sénégal, dont l’agence de notation Moody’s a encore abaissé la note souveraine le 29 octobre.
Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô peut encore engager la confiance de son gouvernement et lier son maintien au vote de son budget, au risque d’une motion de censure. Bassirou Diomaye Faye, dont le mandat prend fin en 2029, aura, lui, la possibilité de dissoudre l’Assemblée nationale à partir du 2 décembre. « Ce scénario est toujours plus probable, s’il veut gouverner avec plus d’aisance et de crédibilité », souffle un cadre de son parti.
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