– La langue du premier ministre sénégalais a-t-elle fourché ? Le 8 septembre au matin, alors qu’il s’exprime devant l’Assemblée nationale après l’annonce d’un accord avec le Fonds monétaire international (FMI), Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô lâche quelques mots lourds de sens : « Nous sommes dans l’ajustement structurel. » Le soir même, il doit rétropédaler : « Il n’y aura pas d’ajustement structurel. »
Entre-temps, la déclaration a fait le tour des réseaux sociaux, pour le plus grand plaisir de la majorité parlementaire des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef), parti souverainiste sceptique quant à cet accord conclu entre le gouvernement et le FMI, qui vise à rétablir la soutenabilité de l’importante dette publique du pays, dont l’encours atteint 132 % du PIB à la fin de 2024.
C’est qu’au Sénégal, l’expression « ajustement structurel » renvoie à une période douloureuse. Entre 1979 et 1998, Dakar conduisit sous la houlette du FMI de la Banque mondiale des réformes économiques strictes, entre blocage des salaires dans la fonction publique, réduction des dépenses et hausse des taux d’intérêt. L’objectif était – déjà – de maîtriser les équilibres financiers.
Le président du Pastef et de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko, limogé de son poste de premier ministre par le président Bassirou Diomaye Faye en mai, ne s’y est pas trompé. Connaissant le poids de la formule, il n’a pas manqué de l’utiliser et a assimilé l’accord entre Dakar et le FMI à cette époque honnie.
« On la résume à un désengagement de l’Etat de l’économie, mais c’est une époque charnière, affirme l’historienne et ancienne ministre de la culture, Penda Mbow, qui était alors enseignante à l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar. La fameuse solidarité familiale, perçue comme traditionnelle, le développement des tontines, du secteur informel ou encore la présence massive de femmes dans le petit commerce de rue sont autant de choses qui surviennent à cette époque. » L’ancienne ministre se souvient des mobilisations étudiantes contre le non-versement des bourses et, plus généralement, de la baisse drastique des moyens dévolus à l’enseignement.
« Réduction de la pauvreté »
Les années d’ajustement structurel sont celles de la présidence d’Abdou Diouf, qui a prolongé de 1981 à 2000 le long règne du Parti socialiste, entamé dès l’indépendance. Elles sont aussi celles de la guerre contre les indépendantistes en Casamance, mais aussi d’un certain bouillonnement culturel, avec les débuts du Super Etoile de Dakar, le groupe de mbalax de la superstar Youssou N’Dour.
« Tout s’est fait par paliers : un premier programme qui devait être court, en 1979, puis un deuxième, puis un troisième… », se remémore Mamadou Diop Decroix, ancien ministre et militant de gauche, qui travaillait dans une agence publique dédiée à l’agriculture quand les programmes d’austérité commencèrent à être appliqués, poussant nombre de ses collègues à quitter le secteur public.
Ce dont Penda Mbow se souvient, c’est surtout « un réflexe de résilience dans la société ». Elle-même a contribué à lancer dans les années 1980 les campagnes de « set-setal » (« être propre et rendre propre », en wolof), toujours populaires dans la jeunesse : « Du jour au lendemain, du fait des restrictions budgétaires, les rues n’étaient plus balayées, alors on est descendu dans la rue avec nos balais pour s’en charger. »
« L’ajustement structurel a eu lieu du fait de difficultés préexistantes indéniables. Toutefois, au sortir de ces politiques, nous ne parlons même plus de développement mais de “réduction de la pauvreté”, résume Mamadou Diop Decroix. Cela dit bien qu’elles n’ont pas porté leurs fruits. » L’ancien ministre cite en exemple la fin des subventions à la culture du coton : « D’une économie quasi coloniale d’extraction, nous sommes passés dans les années 1980 à une simple absence d’investissements. Et, dans le fond, rien n’a changé [car] notre filière coton est restée peu développée, peu industrialisée, peu profitable. »
Coup de grâce de la dévaluation du franc CFA
Croissance faible ou inexistante, rareté des crédits, envolée du coût de remboursement de la dette, cours du phosphate en baisse… Rares sont les économistes à trouver des aspects positifs aux politiques d’ajustement structurel d’hier. Dans les années 1990, les fleurons nationaux sont à leur tour touchés, avec des privatisations dans les secteurs des télécoms, de la distribution d’eau, mais aussi d’usines dans le textile, l’huile d’arachide, la transformation de produits de la pêche…
En 1994, c’est le coup de grâce : une dévaluation du franc CFA imposée par les capitales occidentales, qui la perçoivent comme le seul moyen de résoudre les difficultés. Ses effets sont contrastés : si les exportations sont légèrement stimulées, l’inflation frappe durement les foyers.
« L’événement a été très mal vécu dans la population, se souvient Madièye Mbodj, actuel cadre du Pastef et alors militant d’extrême gauche. C’est une époque de forte mobilisation étudiante, de grèves, d’émeutes… Je me revois distribuer aux ouvriers de la Compagnie sucrière, tous très inquiets, le journal Le Prolétaire, qui dénonçait les réformes… »
« Abdou Diouf a subi toutes ces décisions, assure Penda Mbow. Faute de développement économique, le régime s’est ouvert politiquement, comme une soupape de sûreté, et le Sénégal a gagné des institutions démocratiques solides. » Plusieurs partis sont reconnus par le pouvoir et sortent de la clandestinité. De nouveaux journaux apparaissent et les syndicats s’émancipent de la tutelle du parti au pouvoir.
Aujourd’hui, le gouvernement de Bassirou Diomaye Faye rejette tout parallèle entre les mesures qu’il conçoit pour réduire la dette publique et ce passé douloureux, et a annoncé diverses mesures de protection sociale. L’économiste Chérif Salif Sy appelle avec d’autres à ne pas confondre les époques et remarque que, si les programmes d’hier visaient à réduire le périmètre de l’Etat, ceux préconisés aujourd’hui par le FMI cherchent à augmenter ses ressources.
« Nous ne dressons pas un parallèle parfait, mais une analogie générale pour mettre en garde », plaide Aliou Diouck, statisticien et membre du Pastef, qui cite N’Dongo Samba Sylla, lui aussi un économiste influent dans le camp souverainiste, qui déclarait en septembre : « Nous allons avoir une nouvelle génération perdue. »
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