Au Maroc, un an après le mouvement GenZ, la jeunesse reste la grande absente des élections législatives

S’estimant ignorés par les formations politiques et les institutions, les moins de 30 ans sont peu nombreux à se porter candidats et vont probablement exprimer leur défiance par une abstention massive aux élections du 23 septembre.

Le Monde – Où sont les jeunes ? Alors que s’achève la campagne pour les élections législatives marocaines, programmées mercredi 23 septembre, ils brillent par leur absence dans l’espace public, à l’exception de rares candidats qui espèrent enclencher un renouvellement de la classe politique.

La génération Z (GenZ), mobilisée il y a un an pour obtenir un meilleur accès à l’éducation, la santé et l’emploi, mais aussi la démission du gouvernement du premier ministre Aziz Akhannouch, n’a pas fait parler d’elle durant les semaines précédant le scrutin. Pas plus que l’onde de choc provoquée fin juillet par l’afflux vers l’enclave espagnole de Ceuta de quelque 70 000 jeunes, prêts à risquer leur vie pour quitter le pays, n’a influé sur les programmes des candidats.

Mohammed (les prénoms de plusieurs jeunes interrogés par Le Monde ont été modifiés à leur demande), 28 ans, ingénieur en informatique casablancais, ne cache pas sa colère à l’approche du scrutin. « C’est une grande mascarade, je n’irai pas voter », prévient le jeune homme, qui se décrit pourtant comme « actif politiquement ». Son abstention est en grande partie liée aux arrestations de ses camarades de la GenZ, le mouvement né fin septembre 2025. « Tant que l’on sera arrêté ou intimidé parce que l’on cherche à faire entendre nos revendications, il ne peut pas y avoir de vote ni de débat démocratique serein », estime-t-il.

De nombreux jeunes avaient défilé dans les rues de grandes villes ou de quartiers périphériques, avant de subir, à la mi-octobre 2025, une vague d’arrestations sans précédent. D’après l’Association marocaine des droits humains, au moins 5 700 personnes ont été arrêtées dans ce contexte, parmi lesquelles 650 sont toujours en prison, purgeant leur peine ou en attente de leur jugement.

Dina, 25 ans, militante de la GenZ dans la région de Marrakech, compte également s’abstenir. « C’est un boycott conscient, pas un désintérêt de la politique. Mon choix reflète une absence de confiance », confie-t-elle au téléphone. « Les crises sociales se multiplient au Maroc, mais personne ne semble s’en préoccuper », regrette la jeune femme, pour qui les événements de Ceuta sont l’expression la plus récente du malaise qui touche une partie de sa classe d’âge.

Taux de chômage élevé

Reda, qui accepte de nous recevoir à Rabat au prix de nombreuses précautions afin de garantir son anonymat, complète cette analyse. « La répression de la GenZ et le drame de Ceuta envoient un même message : on n’a pas le pouvoir de changer notre vie, l’espoir n’est pas permis, alors pourquoi rester ? » L’étudiant en sciences politiques refuse de cautionner un jeu électoral qu’il estime miné par le clientélisme et la corruption.

A cette défiance envers le système politique s’ajoute un enjeu de représentativité dans le corps électoral marocain. Selon les chiffres du ministère de l’intérieur, les 18-24 ans ne représentent que 4 % des citoyens inscrits sur les listes électorales (19 % en élargissant la tranche d’âge aux 18-34 ans), alors que les 15-30 ans rassemblent plus du tiers de la population du royaume, d’après les données 2024 du Haut-Commissariat au plan.

« Pour qui irions-nous voter ? », s’interroge Hamid, 30 ans, installé lui aussi dans la capitale, et également déçu par l’offre politique proposée. Durant la campagne électorale, le sort des jeunes s’est souvent résumé à des annonces démagogiques ou des images prétextes, comme ce film mis en ligne par le Parti de l’Istiqlal – membre de la coalition gouvernementale sortante – pour lancer sa campagne. Une jeune femme y part à la rencontre du pays et cherche sa place dans la société : un thème pourtant marginal pour la formation nationaliste, qui a fait du pouvoir d’achat et de la cohésion familiale ses principaux combats.

« Le PAM [le Parti Authenticité et modernité] et le RNI [le Rassemblement national des indépendants, ces deux formations étant aussi membres de la coalition gouvernementale] proposent la création de 1 million d’emplois pour les jeunes sur cinq ans, mais ils avaient déjà lancé cette promesse en 2021, sans y donner de suites une fois au pouvoir », poursuit Hamid.

Selon le dernier rapport du Conseil économique, social et environnemental du Maroc, le chômage s’établit à 13 % en moyenne générale, et atteint 37 % chez les jeunes. Ceux-ci « ont le sentiment qu’il n’y a pas de solutions apportées à leurs problèmes, en partie parce que jusqu’à présent, les politiques publiques ont surtout ciblé les pôles de compétences, à Rabat, Casablanca et Tanger pour les métiers d’avenir dans l’industrie, creusant les inégalités entre les villes et les régions », explique David Goeury, géographe au laboratoire Médiations de Sorbonne Université et chercheur au sein de Tafra, une association marocaine d’analyses des données électorales.

Entre jeunesse et politique, le fossé paraît abyssal, ainsi que le révélait déjà une enquête sociologique menée en 2025 pour le quotidien marocain L’Economiste. A l’époque, 78 % des jeunes interrogés par le cabinet Sunergia déclaraient ne pas avoir l’intention de voter aux législatives du 23 septembre, et 75 % se déclaraient insatisfaits du paysage politique.

Deux lois adoptées par le Parlement en décembre 2025, destinées à inciter les partis à accroître la part des jeunes sur leurs listes – grâce notamment au remboursement des frais de campagne multiplié par six pour chaque siège remporté par un candidat de moins de 35 ans – n’ont pas suffi, jusqu’à présent, à changer la donne.

« Pour en bénéficier, il faut remplir plusieurs conditions lors du dépôt de candidature. Et puis, il ne s’agit pas d’une avance des frais de campagne, mais d’un remboursement à l’issue du vote. Or très peu d’entre nous ont les moyens de financer une élection, explique Adam Samine, 18 ans, devenu militant du Parti du progrès et du socialisme (PPS) après avoir pris une part active dans le mouvement GenZ de Casablanca. Celui-ci préfère attendre les élections municipales prévues en 2027 avant de se lancer dans le grand bain.

« Reprendre confiance »

Adhérente elle aussi au PPS, Manal Chouak, 24 ans, a, en revanche, plongé très vite dans la campagne électorale, et figure sur la liste de son parti pour la région de Casablanca-Settat-El-Jadida. Instaurées en 2021 pour garantir l’élection de 90 députées au Parlement (qui compte 395 membres), les listes des circonscriptions régionales, initialement mixtes – seules les deux premières places sur la liste étaient réservées à des femmes – sont exclusivement féminines cette année.

Issue d’une famille non politisée, la diplômée en neuropsychologie veut aider « [sa] génération à reprendre confiance et convaincre les jeunes qu’ils peuvent être pleinement acteurs de la société ». « Cela prendra du temps », confie la jeune femme, robe longue et baskets, qui s’accorde une pause dans un café de Rabat avant de reprendre la route pour un meeting. Sur le terrain, elle est souvent interpellée par des jeunes reprochant au PPS de n’avoir pas suffisamment œuvré pour eux lorsqu’il était membre du gouvernement, entre 2011 et 2019.

La critique est encore plus vive envers les formations de la coalition sortante, dont le PAM, qu’a rejoint Hafsa Kilaouy, 20 ans. L’étudiante en management international affirme pourtant que l’adhésion à un parti politique reste « le meilleur moyen de faire passer ses idées ». La jeune femme, originaire de Mohammédia, dans la banlieue de Casablanca, répond en français et parfois en anglais, signe d’appartenance à la frange de la jeunesse marocaine hyperconnectée, urbaine et éduquée. Elle veut croire que le PAM lui permettra de trouver sa place dans l’« espace de débat intergénérationnel » qui fait défaut aujourd’hui.

 

Source : Le Monde

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