
– Décryptage – La France a décidé de bannir les moins de 15 ans des grandes plateformes, comme Instagram et TikTok. Le pays s’inscrit ainsi dans un mouvement global qui a pris de l’ampleur en quelques années.
En avril 2019, dans le magazine The Atlantic, le journaliste américain Conor Friedersdorf expose une idée un peu folle : « Il faudrait bannir les enfants d’Internet. » Pornographie, radicalisation, harcèlement… Le Web est « un lieu où la violence est plus crue que dans n’importe quel film interdit aux moins de 18 ans, la sexualité plus explicite que dans un strip club », écrit-il.
Pour protéger les plus jeunes, il faudrait créer un Internet séparé, avec des services uniquement pensés pour les enfants et les adolescents, dont les appareils seraient coupés du Web traditionnel. « Facebook, Instagram, YouTube et autres sites “adultes” seraient réservés aux 16 ans et plus, l’accès à l’Internet adulte serait un nouveau rite de passage à l’âge adulte, équivalent de la première voiture », argue le journaliste.
Sept ans plus tard, cette proposition ressemble moins à de la science-fiction qu’à une prophétie. Des pays toujours plus nombreux sont en train de redessiner, peu à peu, l’accès au Web des jeunes. Symbole phare de ce mouvement : l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, portée en France par une proposition de loi officiellement votée par l’Assemblée nationale et le Sénat, mardi 21 juillet. Si des incertitudes planent encore sur la forme exacte que prendra le dispositif, l’Elysée souhaite une interdiction effective à compter de la rentrée, pour ensuite, pendant les mois suivants, « fermer les comptes des moins de 15 ans qui existaient déjà » sur les plateformes comme Facebook, Instagram ou TikTok.
Les autres pays ne sont pas en reste. Un décompte fait en juin par l’agence Reuters montre que l’idée d’instaurer, par la loi, une interdiction de s’inscrire à certaines plateformes au-dessous d’un âge allant de 13 à 16 ans fait largement son chemin dans le monde, de la Malaisie à la Slovénie, en passant par la Turquie.
En Australie, une interdiction des réseaux sociaux aux moins de 16 ans est en vigueur depuis décembre 2025 – avec des résultats mitigés. Au Royaume-Uni, aussi, les autorités veulent avancer vite et déployer le modèle australien, assorti d’un « couvre-feu numérique » à partir de minuit pour les mineurs de 16 et 17 ans. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a, lors d’un discours prononcé le 11 mai, estimé qu’un texte pouvait être présenté au niveau européen au cours de l’été. « Les likes, les partages, les retweets, les liens, etc. Les validations obtenues sur les réseaux sociaux dictent de plus en plus comment [les enfants] pensent et se sentent », s’inquiétait-elle.
Progrès technique
Il y a encore quelques années, la naissance d’un tel consensus n’avait rien d’évident. Les « Facebook Files », en 2021, ainsi que les études sur les risques d’addiction ou les effets psychologiques des réseaux sociaux sur les plus jeunes n’étaient pas encore passés par là. Les plateformes faisaient preuve d’une certaine souplesse concernant l’âge de leurs utilisateurs.
Certes, les réseaux sociaux américains, comme Facebook et Instagram, ont toujours fixé un âge minimal de 13 ans pour pouvoir s’inscrire sur leurs services, seuil hérité du droit américain en matière de collecte de données personnelles. Mais son respect a toujours été très relatif. « Nous ne faisons pas l’autruche », assurait, en 2011 dans le New York Times, le responsable de la sécurité de Facebook de l’époque, Joe Sullivan, le journal pointant du doigt la difficulté de vérifier l’âge des internautes en ligne. Un autre cadre de l’entreprise au Royaume-Uni, Simon Milner, affichait lui aussi des limites techniques dans le Guardian en 2013 : « Nous n’avons pas de mécanisme pour éradiquer le problème. »
Dix ans plus tard, la technologie aussi a changé et ces arguments sont devenus inaudibles. De multiples solutions sont commercialisées et déployées à grande échelle, comme l’estimation d’âge à partir des traits du visage ou la vérification de l’âge grâce aux documents d’identité ou un tiers de confiance (banque, opérateur). Depuis quelques années, aussi bien Meta que la plateforme de jeux vidéo Roblox déploient progressivement des outils de ce type.
La vérification d’âge en ligne a aussi été poussée à grande échelle dans le secteur du X. Ces six dernières années en France, aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, des textes de loi visant l’industrie pornographique ont obligé les sites grand public à mettre en place des outils de vérification d’âge en lieu et place de la traditionnelle déclaration sur l’honneur en cliquant sur « J’ai plus de 18 ans ».
Plusieurs poids lourds du milieu estiment que le monde du porno a servi de tremplin au développement de la vérification d’âge. « Quand ces lois ont été introduites, on nous disait que ça ne concernait que les contenus pour adultes, déplore auprès du Monde Mike Stabile, directeur des affaires publiques de la Free Speech Coalition, principal lobby du secteur aux Etats-Unis. Nous avertissions les législateurs que ça ne s’arrêterait pas là. Internet est rempli de choses non appropriées pour des mineurs. »
Besoin de modération
Tout le monde ne voit pas d’un bon œil la façon dont la vérification de l’âge et l’interdiction semblent s’être imposées comme la seule voie raisonnable. « Cette solution ne protégera pas les enfants », alerte auprès du Monde Paige Collings, qui travaille pour l’organisation de défense des libertés numériques Electronic Frontier Foundation. Selon elle, la méthode ne fait que créer des risques supplémentaires pour leur vie privée, en demandant à chacun de fournir des informations sensibles. D’autant plus que ces risques ne concernent pas que les enfants : pour déterminer qui a moins de 15 ans, il faudrait en théorie vérifier l’âge de tous les utilisateurs.
Les grandes plateformes aussi cherchent des alternatives, en introduisant des mesures de sécurité graduées en fonction de l’âge plutôt qu’une interdiction pure et simple. A la mi-juin, Roblox a, par exemple, annoncé le lancement de Roblox Kids et Roblox Select, respectivement pour les enfants de 5 à 8 ans et de 9 à 15 ans, afin de mieux contrôler ce que les jeunes peuvent voir et faire sur la plateforme. Sur Instagram et Facebook, Meta déploie des mesures spécifiques pour les comptes d’adolescents, donnant notamment plus de pouvoirs aux parents des jeunes utilisateurs.
« Si les restrictions d’accès (…) ont été critiquées, elles pourraient être une mesure de précaution en attendant que les réseaux sociaux deviennent des espaces sécurisés pour les enfants et les adolescents », argue le rapport d’un panel d’experts de la Commission européenne remis le 13 juillet. Ce texte, s’il reconnaît l’utilité des interdictions que peuvent imposer certains pays, estime que leur efficacité peut être limitée et alerte sur la nécessité de respecter le « besoin d’autonomie en ligne » des adolescents.
Pour ces experts, il s’agit de leur offrir un accès progressif aux réseaux sociaux, en s’attaquant à certains aspects nocifs des plateformes : addiction, exposition aux contenus dangereux voire illicites, ou harcèlement. Un besoin de modération qui ne concerne pas, par ailleurs, que les mineurs.



