
A PROPOS DES TENTATIVES D’AMALGAME SUR LE PASSIF HUMANITAIRE, LIRE CE TÉMOIGNAGE CAPITAL, SANS PRÉCÉDENT, D’UN ANCIEN MEMBRE DE LA DIRECTION DU PARTI BAATH
Discours sur des sujets de tailles différentes / Par Ettarad Ould Sidi
J’ai hésité avant d’aborder ce que j’ai appris récemment : certains intellectuels, militants et défenseurs des droits réclament justice pour les Mauritaniens qui ont subi l’injustice sous les régimes successifs, notamment sous Ould Heidalla et Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya. Surtout ce qu’ont subi les baathistes : ils ont été purgés de l’armée et de la police sous prétexte d’appartenance politique, alors qu’ils ne préparaient aucun plan contre la sécurité de l’État ni contre le pouvoir.
Moi qui fais partie de cette génération et qui ai subi l’injustice, tout comme mes proches et mes compagnons qui ont subi tortures, spoliations et expropriations malgré leur pauvreté, je soutiens et j’encourage tout effort pour rétablir la vérité et rendre leurs droits aux victimes.
Même si ceux qui mènent ce mouvement ne m’ont pas consulté ni demandé mon avis, alors que je connais mieux que beaucoup ce dossier, mon dernier travail avec le Parti Baath a été, avec le défunt Mohamed Ould Breibde, une discussion de plusieurs mois avec le président Maaouiya. Il nous a proposé de dissoudre l’organisation militaire en échange de l’arrêt des représailles. J’ai accepté, ainsi que Mohamed Ould Breibde. Nous avons porté cette proposition lors d’une réunion à Rome entre la direction mauritanienne et la direction nationale du parti, en présence de beaucoup de ceux qui sont aujourd’hui encore actifs en politique ou proches du pouvoir. Nous n’avons pas réussi à convaincre la direction nationale. L’organisation militaire, plus forte que nous tous et plus importante aux yeux de la direction, a refusé. C’est ce qui a fait échouer notre tentative.
À ce moment-là, ni moi ni Mohamed Ould Breibde n’avons jugé utile d’informer la direction en Mauritanie. Tout a commencé après une répression sévère. J’ai dit aux enquêteurs que je ne parlerais qu’au président Maaouiya. Après notre libération, Maaouiya a envoyé son aide de camp, Mohamed Ould Abdel Aziz – qu’Allah l’affranchisse et le soulage – demander de mes nouvelles par ma femme, avec un message qu’elle n’a pas compris. À mon retour, il m’a conduit au palais présidentiel. Maaouiya m’a montré un document des services français me qualifiant de « Cavalier noir » ou « Prince noir » du Baath. Il m’a dit qu’il ne voulait aucun mal aux baathistes ni aux nasséristes, mais qu’il ne pouvait faire confiance à des militaires dont il ignorait les intentions. « Si vous quittez l’armée, on ne vous touchera pas ».
Je lui ai répondu : « Monsieur le Président, votre position est juste et sans reproche, mais je ne peux vous donner d’engagement. Je n’ai pas le poids que vous imaginez – je pensais aux Français. Je ferai ce que je peux, et je propose d’en parler à Mohamed Ould Breibde ». Deux jours plus tard, Mohamed est venu me voir. Il m’a dit que Maaouiya l’avait convoqué la veille et lui avait fait la même proposition, sans citer mon nom. « Que proposes-tu ? » lui ai-je demandé. Il a répondu : « L’homme est sérieux, le sujet est grave, mais notre groupe est difficile à convaincre ». J’ai dit : « Je considère que c’est une chance. Toute issue qui nous évite la répression est un bien. Mais la direction nationale n’acceptera pas ». Nous avons rédigé une étude montrant qu’on ne pouvait plus faire confiance à une organisation infiltrée et inutile, source de dangers inconnus. La direction n’a jamais répondu.
Peu après, Maaouiya a conclu qu’on cherchait à le tromper. Il a décidé de nous frapper. J’ignore si Mohamed Ould Breibde a laissé des mémoires là-dessus. J’aurais aimé qu’il parle avant moi. Je ne sais pas si Maaouiya abordera ce sujet ou l’a déjà fait. Je ne sais pas non plus s’il en a parlé à Dfali ou à Mohamed Ould Ahmed, mais je pense qu’il l’a fait avec Dfali.
Partant de là, je sais ce qu’ont subi les baathistes : milliers de militaires et policiers licenciés avec femmes et enfants, privation de droits pour des gens qui ont longtemps servi le pays. Il y a aussi les autres victimes : torturés, tués sous la torture. J’ai moi-même été torturé deux fois jusqu’à perdre connaissance. J’aurais pu mourir.
Mais tout cela n’est rien comparé à ce qu’a subi la composante _Fulbé/Peule_ sous Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya, surtout entre 1989, 1990 et 1992.
Ce que ce groupe a enduré dépasse tout le reste en horreur et en sauvagerie. Qui n’a pas lu les détails ne peut mesurer l’ampleur du crime. Aujourd’hui, beaucoup connaissent suffisamment les faits pour condamner. Il n’y a plus d’excuse pour diluer le sujet.
On ne peut pas reconstruire notre humanité, notre unité, notre cohésion après une épuration ethnique aussi froide et systématique, sans dire la vérité. Il faut reconnaître les orphelins et savoir qui les a rendus orphelins. Reconnaître les enfants et savoir où sont leurs pères. Reconnaître les femmes violées et savoir qui les a violées. Reconnaître les spoliés et savoir qui les a dépouillés.
Rien n’égale une extermination méthodique visant un groupe précis pour l’effacer. Avant de traiter de l’« héritage humain » au sens large, il faut d’abord traiter de ce crime-là. C’est le point de départ de tout dépassement.
J’appelle tous les frères, quelles que soient leurs opinions et tendances, à ne pas confondre les choses et à donner à chaque dossier son vrai poids. Sinon on s’égarera et on perdra le cap, faute de priorités. Traiter tous les dossiers de la même façon, sans hiérarchie, c’est une erreur. Et c’est une erreur qu’il ne faut pas commettre.
Ettarad Ould Sidi
19 juin 2026
Source : Gourmo Abdoul Lo – Facebook – Le 19 juin 2026
Les opinions exprimées dans cette rubrique n’engagent que leurs auteurs. Elles ne reflètent en aucune manière la position de www.kassataya.com
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com




