Quatre mois. Dix-neuf mois. Le premier chiffre correspond au délai imposé par le cahier des charges pour réaliser trois liaisons électriques à Nouakchott. Le second mesure le temps écoulé lorsque la commission d’enquête a présenté ses conclusions, alors que le projet n’était toujours pas entièrement achevé et réceptionné. Les personnes entendues par la commission estimaient pourtant qu’un tel chantier nécessitait entre dix et douze mois. Cet écart considérable en dit long sur les conditions dans lesquelles certains investissements publics sont préparés et exécutés.
Le 30 octobre, un poteau électrique prend feu à Arafat, près du carrefour Al-Abrar. Des câbles tombent sur la chaussée, le quartier est plongé dans l’obscurité et des habitants tentent de joindre les secours avant de maîtriser eux-mêmes les flammes. Quelques jours auparavant, un transformateur avait brûlé à Teyarett. En août, les incendies de deux postes sources avaient privé une grande partie de Nouakchott d’électricité pendant plusieurs jours, au milieu d’une chaleur particulièrement éprouvante.
Ces incidents diffèrent par leur nature et leurs causes possibles. Leur succession oblige néanmoins à regarder au-delà des installations endommagées. Après cinquante ans d’investissements, de centrales construites et de réformes institutionnelles, comment expliquer la persistance de fragilités qui continuent de perturber la vie quotidienne et l’activité économique ?
La réponse nous conduit au cœur de notre organisation économique, à la manière dont nous administrons les entreprises publiques et à celle dont nos villes se sont développées, souvent plus rapidement que les infrastructures destinées à les servir.
Des investissements réels, une transformation industrielle inachevée
La SOMELEC est née en 2001 de la séparation des activités d’eau et d’électricité de l’ancienne SONELEC, créée en 1975. Depuis cette réorganisation, les investissements se sont multipliés. Le parc thermique a été renforcé, tandis que le solaire et l’éolien ont progressivement occupé une place importante dans la production nationale.
Les résultats existent et méritent d’être reconnus. Selon le Pacte national de l’énergie, la puissance installée atteignait 615,1 mégawatts en 2023, dont 520,1 disponibles. Le rendement technico-commercial est passé de 75,09 % fin 2022 à 77,47 % fin 2023, traduisant une amélioration de la valorisation de l’énergie par la facturation, dans le périmètre considéré. En janvier 2024, une nouvelle restructuration a organisé l’entreprise autour d’une société mère et de trois filiales spécialisées. Le Pacte national de l’énergie, adopté en décembre de la même année, fixe l’objectif d’un accès universel à l’électricité à l’horizon 2030.
La Mauritanie a donc investi et s’est dotée d’instruments de politique énergétique. Ces avancées rendent d’autant plus nécessaire l’examen de leurs résultats. Avons-nous développé, au même rythme que les capacités de production, les compétences et les moyens nécessaires à leur exploitation durable ?
Car l’électricité doit encore être acheminée jusqu’au consommateur, distribuée dans des conditions de sécurité satisfaisantes et entretenue pendant toute la durée de vie des installations. Ces opérations supposent une organisation industrielle rigoureuse, un personnel qualifié et une connaissance précise du patrimoine exploité.
C’est dans l’articulation entre ces différentes fonctions que les documents officiels révèlent des insuffisances anciennes, dont certaines continuent de peser sur le fonctionnement du secteur.
Les mêmes manquements, d’un rapport de contrôle à l’autre
La commission d’enquête présidée par Ousmane Mamoudou Kane a reconstitué les conditions de réalisation des trois liaisons électriques associées aux incendies d’août 2026.
Ses conclusions décrivent une succession de manquements. L’entreprise attributaire aurait dû, selon la commission, être écartée au regard des exigences de qualification. Un changement de câble avait été envisagé sous réserve de la production préalable d’essais de type, mais ces documents n’ont pas été fournis dans les conditions exigées. Le bureau de conseil est intervenu après l’enfouissement des câbles et a relevé des anomalies. Les raccordements ont néanmoins été mis sous charge malgré son avis, parce que la pression était forte. Six jours après la mise en service de l’une des liaisons, un premier poste brûlait. Deux jours après celle de l’autre, un second incendie se déclarait.
La commission n’a pas déterminé avec certitude le mécanisme électrique initial des sinistres. Cette limite doit être respectée, sans atténuer la gravité des insuffisances de préparation et de supervision qu’elle a relevées. CTM Bâtiments conteste publiquement plusieurs éléments, affirme avoir alerté la SOMELEC sur l’état d’installations existantes et invoque des essais ainsi que des procès-verbaux de réception. Ces explications doivent être appréciées au regard des obligations contractuelles. Les essais de type d’un câble, les vérifications en usine et les contrôles après installation poursuivent des objectifs distincts. Les responsabilités éventuelles demeurent soumises aux procédures compétentes.
Mais l’enseignement le plus préoccupant apparaît lorsqu’on confronte les conclusions de cette commission aux archives de la Cour des comptes.
Pour les exercices 2019 à 2021, celle-ci relevait déjà des achats passés sans mise en concurrence suffisante au nom de l’urgence, des retards contractuels sans application des pénalités prévues et des insuffisances dans les compétences techniques disponibles.
En octobre 2026, la commission d’enquête retrouve ces mêmes catégories de manquements, alors que plusieurs changements de direction sont intervenus et que les réformes se sont poursuivies. Leur réapparition révèle une faiblesse qui dépasse les personnes et s’enracine dans les mécanismes de fonctionnement et de contrôle de l’institution.
Les observations comptables renforcent cette interrogation. Dans son rapport couvrant les exercices 2022 et 2023, la Cour constate que les résultats de l’inventaire physique des immobilisations, évaluées à près de 2,8 milliards MRU à fin 2022, n’avaient pas été correctement intégrés dans les comptes. Certaines installations achevées demeuraient enregistrées parmi les travaux en cours. La direction avait indiqué avoir commandé un inventaire et engagé des régularisations, dont les résultats mériteraient aujourd’hui d’être connus.
Derrière ces anomalies apparaît une difficulté industrielle essentielle. Un transformateur ou une centrale commence véritablement sa vie économique le jour de sa mise en service. Les inspections doivent ensuite être programmées, les pièces renouvelées et les interventions anticipées. Encore faut-il disposer d’un inventaire fiable pour connaître l’état des équipements et déterminer leurs besoins futurs.
La qualité d’un investissement public se mesure aussi à sa capacité de fonctionner durablement. Une infrastructure inaugurée constitue un engagement de maintenance pour les années qui suivent.
Le paradoxe budgétaire d’une entreprise sous contrainte
Cette fragilité industrielle s’inscrit dans un modèle économique dont les déséquilibres sont largement documentés. Le Pacte national de l’énergie fait état de pertes techniques et commerciales combinées proches de 30 %, tandis qu’un opérateur de référence limiterait ses pertes techniques à environ 10 % et réduirait fortement ses pertes commerciales. Ces indicateurs recouvrent des réalités différentes et ne doivent pas être confondus avec le seul défaut de recouvrement. Ils permettent néanmoins de mesurer l’importance des ressources qui échappent à une valorisation normale.
Dans le même temps, les soutiens publics accordés à la SOMELEC ont représenté environ 2 % du produit intérieur brut par an sur la décennie étudiée. En 2019, ils auraient dépassé 250 millions de dollars, en comprenant plusieurs formes d’intervention financière.
Cette dépendance interroge la capacité de l’entreprise à dégager les moyens nécessaires à l’entretien de son patrimoine. Elle appelle également une réflexion sur la prévisibilité des compensations publiques et sur les arbitrages entre les besoins immédiats d’exploitation et les investissements de long terme.
La loi de finances rectificative de 2026 apporte, à cet égard, un éclairage particulièrement instructif.
Le budget du ministère de l’Énergie et du Pétrole y augmente de 4,08 milliards MRU. Toutefois, 3,92 milliards de cette progression concernent la régulation des produits pétroliers, pendant que le programme consacré à l’énergie enregistre une diminution de 431 millions MRU.
À l’intérieur de ce programme, les crédits destinés au renforcement des capacités de la SOMELEC passent de deux milliards à 1,8 milliard MRU. Ceux consacrés au renforcement des réseaux de distribution de Nouakchott diminuent de 200 à 112 millions MRU. Parallèlement, la subvention d’équilibre de l’entreprise est portée de 270 à 656,5 millions MRU.
Ces chiffres exigent une lecture rigoureuse. Plusieurs investissements électriques importants ont été maintenus, et les montants inscrits au budget correspondent à des autorisations, sans préjuger de leur exécution effective. Mais la nature de ces arbitrages mérite une explication publique. Le soutien à l’équilibre de l’entreprise augmente alors que certains crédits destinés à renforcer ses capacités industrielles et son réseau de distribution diminuent.
À ces contraintes internes s’ajoute l’exposition aux marchés internationaux. La dépendance historique aux combustibles importés rend les coûts de production sensibles aux variations des prix mondiaux. Les équipements et les technologies de contrôle proviennent également, pour une large part, de l’extérieur. La politique énergétique doit ainsi répondre à un impératif de sécurité économique tout en maîtrisant les coûts d’exploitation et de renouvellement.
Dans de telles conditions, l’entretien des installations ne peut dépendre durablement de ressources incertaines. Faute de programmation financière suffisante, les réparations urgentes risquent d’absorber les moyens qui auraient permis de prévenir certaines défaillances.
Nouakchott, une ville qui a précédé ses réseaux
Il serait insuffisant de rechercher toutes les causes des difficultés électriques à l’intérieur de la SOMELEC. L’histoire urbaine de Nouakchott occupe une place essentielle dans cette analyse. La capitale, qui ne comptait que quelques centaines d’habitants à ses débuts, en rassemblait près de 1,45 million lors du recensement de 2023. Cette croissance démographique s’est accompagnée d’une extension territoriale considérable.
Pendant des décennies, des parcelles ont été attribuées sans équipements suffisants, tandis que des quartiers spontanés se développaient en périphérie. L’habitat s’est installé avant les infrastructures, obligeant ensuite les réseaux électriques à rejoindre des espaces déjà occupés et parfois insuffisamment organisés.
Cette évolution a un coût technique que la stratégie nationale reconnaît elle-même. Le Pacte national de l’énergie souligne que l’étalement horizontal des constructions impose des lignes de basse tension plus longues, favorisant les chutes de tension et les pertes électriques.
Le lien entre notre urbanisation et les difficultés du réseau est ainsi reconnu dans un document officiel. Il invite à examiner les conséquences d’une planification foncière qui n’a pas toujours été accompagnée d’une programmation coordonnée des infrastructures.
Lorsque les quartiers s’étendent au-delà des capacités initialement prévues, les besoins de raccordement augmentent. Les transformateurs doivent suivre l’évolution des consommations, tandis que la dispersion des installations complique parfois la maintenance et le contrôle des branchements.
Il convient toutefois de distinguer ces difficultés structurelles des causes propres à chaque incident. L’incendie de Teyarett, provisoirement attribué par la SOMELEC à une surcharge et à des températures élevées, nécessite une expertise particulière. Rien ne permet actuellement d’en imputer directement la cause à l’urbanisation. Les incendies d’août relèvent, quant à eux, des insuffisances contractuelles et techniques examinées par la commission d’enquête.
La question qui se pose désormais concerne la coordination entre l’aménagement du territoire et les investissements électriques. Une capitale dont l’expansion se poursuit ne peut durablement laisser l’équipement de ses nouveaux quartiers dépendre de solutions improvisées après leur construction.
Les comportements de consommation et les limites du contrôle commercial
À la fragilité des infrastructures s’ajoutent les difficultés de la relation commerciale entre la SOMELEC et ses abonnés. La Cour des comptes a documenté des situations dans lesquelles certains clients débiteurs se réabonnaient sous de nouvelles adresses ou changeaient de catégorie d’abonnement sans avoir apuré leurs dettes. Les responsables de la société ont fourni des explications et annoncé des vérifications de son portefeuille commercial.
Ces pratiques ont un coût collectif. Une consommation qui échappe volontairement à la facturation ou une créance durablement impayée affaiblit les ressources de l’opérateur. Les conséquences peuvent finalement être supportées par les autres abonnés et, à travers les interventions budgétaires, par les contribuables. Les branchements frauduleux peuvent également compromettre la sécurité des installations et exposer les habitants à des dangers.
La responsabilité des usagers doit donc être affirmée. Elle appelle cependant une réflexion sur les conditions mêmes dans lesquelles la fraude et les irrégularités deviennent possibles.
Les défauts d’identification des abonnés, l’insuffisance des contrôles et les difficultés de facturation favorisent certaines pratiques. Les contraintes économiques de ménages vulnérables doivent, pour leur part, être distinguées des comportements délibérément frauduleux. Une analyse fondée sur une prétendue mentalité nationale masquerait ces différences et dispenserait les institutions d’examiner leurs propres insuffisances.
La modernisation du comptage constitue à cet égard un enjeu important. Le Pacte national de l’énergie faisait état, fin 2024, de 12 000 compteurs à prépaiement installés dans le cadre d’un programme portant sur 350 000 appareils, pour une clientèle d’environ 452 000 abonnés. L’état réel du déploiement en 2026 demande encore à être précisé.
Le Sénégal offre un point de comparaison instructif. En 2024, la Senelec comptait environ 1,7 million de clients utilisant le prépaiement, soit près de 72 % de sa clientèle. Ce système réduit les risques d’impayés et certaines difficultés liées à la relève manuelle. La société publie également des indicateurs de fréquence et de durée des interruptions, qui permettent d’apprécier l’évolution du service.
Les performances du voisin sénégalais restent perfectibles et sa propre réforme fait débat. L’expérience montre néanmoins l’intérêt d’une gestion commerciale modernisée, accompagnée de garanties pour les usagers vulnérables et de procédures de contestation accessibles.
L’exigence de paiement doit s’appliquer équitablement à tous, y compris aux administrations publiques. Sa crédibilité dépendra aussi de la fiabilité de la facturation et de la qualité du service effectivement fourni.
Reconstruire la performance autour d’exigences vérifiables
La Mauritanie aborde une nouvelle étape de son développement énergétique, avec les perspectives ouvertes par le gaz, les renouvelables et les interconnexions régionales. Ces ambitions représentent des possibilités importantes pour notre économie. Leur réussite dépendra également de notre capacité à acheminer et distribuer l’électricité dans des conditions durables.
La première exigence pourrait être simple et immédiatement compréhensible par tous les consommateurs. La SOMELEC devrait produire et publier régulièrement des indicateurs fiables sur la fréquence et la durée des coupures, avec une présentation permettant d’identifier les quartiers les plus affectés et de mesurer les progrès réalisés.
Cette information donnerait enfin aux citoyens les moyens d’apprécier objectivement les performances du service public. Elle permettrait également de confronter les investissements annoncés à leurs résultats concrets.
Le redressement industriel suppose ensuite un inventaire physique et géoréférencé des installations, accompagné d’un programme de renouvellement hiérarchisé selon leur état et leur importance pour la sécurité du réseau. Les crédits de maintenance doivent être identifiables et suffisamment prévisibles pour éviter que l’entretien ne soit continuellement repoussé au profit des urgences.
Il faudra parallèlement reconstruire les capacités techniques internes de l’entreprise. La sous-traitance peut répondre à des besoins spécialisés, mais elle ne dispense jamais l’exploitant de disposer de compétences propres pour superviser les travaux, contrôler les équipements et apprécier les risques. Le renforcement de la formation professionnelle, notamment dans les métiers électriques, constitue à cet égard une condition essentielle.
La gestion commerciale appelle une discipline équitable de paiement et une régularisation des branchements irréguliers tenant compte des situations sociales. Quant à la politique urbaine, elle devrait désormais intégrer la desserte électrique dès la conception des nouveaux quartiers. Chaque extension de l’habitat doit être accompagnée d’une estimation préalable des besoins en infrastructures.
Enfin, les recommandations de la commission d’enquête doivent faire l’objet d’un suivi public. Les citoyens devraient pouvoir connaître les mesures effectivement appliquées, les audits réalisés et les changements introduits dans les procédures de contrôle.
La SOMELEC demeure un instrument essentiel de souveraineté économique. Elle conditionne l’activité des entreprises, le fonctionnement des services collectifs et la capacité du pays à tirer pleinement profit de ses ressources énergétiques. Son redressement engage ainsi des responsabilités qui dépassent largement son conseil d’administration et sa direction générale.
Les investissements ont été réalisés, les contrôles ont identifié les faiblesses et les réformes se sont succédé. L’enjeu est désormais de faire entrer durablement les enseignements de ces rapports dans l’organisation quotidienne du service public.
La prochaine réforme devra être jugée à la sécurité des installations et à la continuité de l’approvisionnement, à travers des résultats que les habitants pourront constater dans leurs quartiers.
Car au bout de chaque ligne électrique, il y a une maison, un atelier, parfois une salle de soins. Et derrière chaque lumière qui s’éteint demeure une interrogation que les Mauritaniens sont désormais en droit d’adresser à leurs institutions.
Combien de rapports faudra-t-il encore pour que les mêmes manquements cessent de revenir ?
Mansour LY
juriste et analyste politique
Les opinions exprimées dans cette rubrique n’engagent que leurs auteurs. Elles ne reflètent en aucune manière la position de www.kassataya.com
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com



