Le juriste sénégalais Adama Dieng : « La haine peut emprunter le langage de la défense de la nation ou de la tradition »

– Entretien – « En Afrique, la vague réactionnaire » (4/4). Dans un entretien au « Monde », le juriste sénégalais au long parcours dans la prévention des atrocités revient sur la montée des discours de haine sur le continent, qui se concrétisent par des actes violents ou des législations discriminatoires.

Le Sénégalais Adama Dieng est l’envoyé spécial de l’Union africaine (UA) pour la prévention du crime de génocide et des atrocités de masse. Il a aussi été conseiller spécial du secrétaire général des Nations unies pour la prévention du génocide (2012-2020) après avoir été le greffier en chef du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) (2001-2012). Fort de ce parcours, il revient sur la montée des discours de haine, tremplins des violences xénophobes, misogynes et homophobes sur le continent, mais aussi sur les pressions américaines sur la CPI, face auxquelles les pays africains sont sommés de faire un choix.

Votre mandat d’envoyé spécial de l’UA pour la prévention du crime de génocide implique la lutte contre les discours de haine. Quel est l’état des lieux sur le continent aujourd’hui ?

J’observe une banalisation inquiétante de déclarations qui font des migrants, des minorités ethniques ou religieuses, des personnes LGBT, des menaces collectives. Il faut être vigilant car la haine peut emprunter le langage de la défense de la nation, de la tradition ou de la moralité. Elle enferme des personnes dans une catégorie, leur attribue une faute collective qui rend leur exclusion acceptable : voilà pourquoi c’est dangereux. Mon expérience de la prévention des atrocités m’a appris à prendre ces évolutions au sérieux.

Tout discours de haine ne conduit pas à un crime de masse, mais la déshumanisation répétée, les appels à la violence, la moralisation de groupes et l’impunité constituent des signaux d’alarme. Il faut intervenir avant que les personnes visées ne soient attaquées. Imaginez seulement ce qui s’est passé en 1994 au Rwanda, le génocide perpétré par les Hutu contre les Tutsi. Cela n’a pas commencé avec les machettes ou avec les mitraillettes, mais avec les mots.

Ces discours de haine s’accompagnent parfois de lois, comme celle réprimant l’homosexualité au Sénégal. Est-ce un recul ?

Ce n’est pas un sujet facile, mais les interrogations culturelles et éducatives méritent d’être entendues. Des familles vivent certains messages [en faveur de la tolérance à l’homosexualité] comme une imposition culturelle. Les parents doivent pouvoir discuter des contenus à enseigner à leurs enfants, de leurs objectifs et de leur adaptation à l’âge. Mais défendre nos cultures doit pouvoir aller de pair avec le respect de la dignité de toute personne. Car aucun de ces débats ne saurait justifier l’agression, l’humiliation ou la persécution.

Le durcissement de la législation sénégalaise me préoccupe au regard de ses conséquences potentielles sur la sécurité, l’accès aux soins et sur les libertés. La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, dont on célèbre cette semaine le 40ᵉ anniversaire, a elle-même condamné les violences liées à l’orientation sexuelle ou à l’identité de genre. Protéger chacun n’impose pas d’avoir les mêmes convictions.

Plusieurs pays de l’UA proposent une nouvelle charte, d’une tonalité très conservatrice, « sur la protection de la famille, la souveraineté et les valeurs religieuses et culturelles ». Qu’en pensez-vous ?

L’attachement à la famille, aux héritages culturels et à la souveraineté est une idée largement partagée [sur le continent]. Mais le projet formule des prescriptions très étendues concernant l’éducation, la santé et les mécanismes de protection des droits humains. Je ne suis pas convaincu qu’il recueillera le soutien d’une majorité d’Etats africains. Il serait prématuré de le présenter comme l’expression d’un consensus, et je vais personnellement lancer une campagne pour apporter une clarification, afin que les uns et les autres comprennent que ce qui est fondamental, c’est le respect de la dignité humaine.

Quel regard portez-vous sur les violences xénophobes, notamment en Afrique du Sud ?

Elles me préoccupent profondément, notamment lorsque des migrants africains deviennent les cibles de violences. L’Afrique du Sud porte un héritage exceptionnel de lutte contre l’exclusion. La solidarité du continent a accompagné son combat contre l’apartheid.

Les inégalités, le chômage et les défaillances des services publics doivent recevoir des réponses. Mais ces difficultés ne peuvent justifier que l’étranger devienne le responsable désigné de tous les maux. Malheureusement, il y a eu une faillite de l’Etat sud-africain. Laisser des extrémistes sud-africains prendre la place de la police et de la sécurité est inacceptable.

Existe-t-il des résistances à cette radicalisation ?

La radicalisation n’est pas une fatalité. Aujourd’hui, des associations, des journalistes, des avocats, des magistrats, des artistes et des responsables religieux défendent les personnes menacées, parfois avec peu de moyens, et au prix de risques importants. Ces engagements existent en Afrique comme en Europe.

Je l’ai vu en Libye, où des ONG européennes et nord-africaines se sont assemblées pour la défense des migrants, alors que des Etats européens engageaient des poursuites contre ceux dont le but était de secourir des migrants qui allaient vers la mort.

Quelle est l’influence des courants évangéliques américains sur le continent ?

Défendre la liberté religieuse ne veut pas dire accepter que certains acteurs, notamment américains, manipulent les masses. Ce qui me choque le plus, c’est lorsque je vois les images de ces évangéliques dans des stades et que les masses laborieuses donnent une partie de leur gagne-pain à ces hommes et ces femmes qui se déplacent dans des jets privés.

Existe-t-il une identité africaine ? Y a-t-il un risque d’instrumentalisation des théories panafricanistes ?

Certaines récupérations nationalistes du panafricanisme me préoccupent. Comment invoquer l’unité africaine tout en désignant l’Africain du pays voisin comme un étranger indésirable ? Comment réclamer l’émancipation du continent tout en refusant aux citoyens la liberté de critiquer leurs gouvernants ?

Il existe une conscience africaine, nourrie d’une histoire, de liens culturels et de luttes partagés, qui s’exprime dans une grande diversité de langues, de traditions et d’appartenances. Notre unité doit accueillir cette diversité. Cheikh Anta Diop [savant et égyptologue sénégalais] nous a appris l’importance de la conscience historique, celle de retrouver confiance en nous-mêmes et de construire notre avenir. Son projet fédéral donnait à cette ambition un contenu politique, économique et culturel. Kwame N’Krumah [président du Ghana de 1960 à 1966] portait lui aussi la conviction que, sans une véritable unité africaine, les indépendants resteraient vulnérables. Leur héritage nous invite aujourd’hui à construire les moyens de notre liberté commune.

Comment jugez-vous les pressions de Washington incitant les Etats africains à quitter la (CPI) ?

Les Etats africains ont adhéré au statut de Rome [de la CPI] par un acte de souveraineté et ils doivent pouvoir décider librement de leurs engagements. La Cour peut être critiquée ; ses lenteurs, son efficacité et la cohérence de son action doivent être discutées. Mais exercer des pressions sur les Etats membres ou sanctionner ses responsables pour infléchir leurs décisions porte atteinte à l’indépendance de la justice. Mon expérience personnelle au tribunal pour le Rwanda [le TPIR] m’a appris combien les victimes ont besoin d’une justice capable de résister aux rapports de force. L’Afrique connaît trop bien le prix de l’impunité pour accepter que ses choix soient dictés de l’extérieur.

A la CPI, deux magistrats sénégalais, une juge ougandaise et une juge béninoise sont aujourd’hui sous le coup de sanctions américaines. Que peut l’Union africaine ?

L’UA doit exprimer une solidarité claire envers ces responsables qui sont visés pour avoir simplement exercé leurs fonctions. Cette solidarité doit s’étendre à tous les personnels sanctionnés, quelle que soit leur nationalité, car ce qui est en jeu est . L’Union africaine peut coordonner une réponse diplomatique. Elle peut aussi offrir une assistance juridique aux personnes concernées et faire examiner les protections possibles par ses organes compétents. Et avec les autres Etats parties à la CPI, l’Union doit aussi contribuer à préserver l’accès de la Cour aux services financiers et techniques indispensables. La solidarité doit devenir concrète.

Des Etats comme le Tchad – qui a annoncé fin juillet son départ de la Cour – ont reproché à la Cour de ne poursuivre que des responsables africains. Qu’en pensez-vous ?

La concentration initiale des procédures sur l’Afrique a . Et ce sentiment a été renforcé par les inégalités de pouvoir dans le système international, par exemple au Conseil de sécurité [de l’ONU], qui est, hélas, l’organe le plus antidémocratique qui soit. Il est important de le réformer et de permettre que l’Afrique y trouve sa place de droit. Mais affirmer aujourd’hui que seuls les Africains sont ciblés par la CPI ne correspond plus à la réalité. Nous avons, par exemple, le président russe [Vladimir] Poutine et le premier ministre israélien [Benyamin] Nétanyahou, qui font l’objet de mandats d’arrêt, suite à une action décisive de l’ancien procureur général Karim Khan [en poste de 2021 à 2026]. Les attaques dirigées contre la Cour dès lors qu’elle s’intéresse à des responsables puissants révèlent combien l’égalité de tous devant la justice reste contestée.

 

 

Stéphanie Maupas

La Haye, correspondance

 

 

Source :

 

 

 

 

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