Chérif Ould Taher, le sulfureux intermédiaire malien derrière les dernières libérations d’otages au Sahel

Enlevées en 2025 par l’Etat islamique au Sahel, une Suissesse et une Autrichienne ont été libérées mercredi 21 octobre. Comme pour un Américain, en août, cet homme d’affaires, considéré comme l’un des principaux narcotrafiquants dans le nord du Mali, a joué un rôle clé.

– Elles avaient été enlevées à trois mois d’intervalle à Agadez, dans le nord du Niger, où elles vivaient depuis de longues années. L’Autrichienne Eva Gretzmacher, 74 ans, et la Suissesse Claudia Abbt, 68 ans, respectivement kidnappées en janvier et avril 2025 par l’Etat islamique au Sahel (EIS), ont été libérées mercredi 21 octobre.

Vraisemblablement détenues dans le sanctuaire du groupe djihadiste, dans la région de Ménaka, au Mali voisin, elles ont été récupérées dans le sud de la Libye par une unité de l’Armée nationale libyenne du maréchal Khalifa Haftar et emmenées par avion à Benghazi, le fief de l’homme fort de l’Est libyen. Avant elles, Kevin Rideout, missionnaire américain lui aussi détenu par l’EIS depuis son rapt à Niamey, au Niger, en octobre 2025, avait été libéré le 14 août et avait suivi le même itinéraire.

Dans les deux cas, un intermédiaire malien a, selon plusieurs sources régionales interrogées par Le Monde, œuvré à leur libération à la demande du général Saddam Haftar, fils et dauphin pressenti du maréchal libyen vieillissant : Chérif Ould Taher, parfois appelé Chérif Ould Attaher. Ce commerçant arabe de la communauté lemhar, originaire du Tilemsi, dans la région de Gao, est connu de tous dans le nord du Mali.

« Air cocaïne »

Officiellement à la tête d’une société de transport, il est surtout, à l’instar d’autres membres de sa communauté, tels Baba Ould Cheikh, Mohamed Ould Mataly ou encore Mohamed Ould Ahmed Deya, dit « Rougi », considéré comme l’un des principaux narcotrafiquants locaux ayant fait fortune dans le trafic de haschich et de cocaïne à travers le Sahara. Son nom est cité par certains dans l’affaire « Air cocaïne » – un avion rempli de plusieurs tonnes de poudre blanche venu du Venezuela qui s’était posé en plein désert malien, en 2009 –, ou encore dans le convoyage de deux tonnes de cannabis au Niger, en 2016.

Comme les autres trafiquants arabes du Tilemsi, Chérif Ould Taher a toujours eu des liens étroits avec les groupes armés qui contrôlent leur territoire, qu’importent leurs motivations politiques et idéologiques. « Ce sont d’abord et avant tout des entrepreneurs. Et pour faire leurs affaires, ils parrainent ceux qui ont la force des armes, en les finançant et en les équipant », explique un expert de la région.

Lorsque le nord du Mali est conquis par des groupes djihadistes, en 2012, Gao et ses alentours passent sous la coupe du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao). Chérif Ould Taher, qui compte de proches parents engagés dans ses rangs, en devient un des financiers. Cela lui vaut, un an plus tard, de figurer sur une liste de vingt-huit individus visés par un mandat d’arrêt international émis par la justice malienne pour, entre autres, « terrorisme » et « trafic international de drogue ».

Après la reconquête du septentrion malien par l’armée française durant l’opération « Serval », il se recycle avec d’autres anciens du Mujao au sein du Mouvement arabe de l’Azawad (MAA), un nouveau groupe armé qui se dit loyal au gouvernement malien. En 2015, le MAA signe l’accord de paix d’Alger. Chérif Ould Taher voit son mandat d’arrêt levé.

Homme secret qui parle à tout le monde

Redevenu fréquentable, le trafiquant se rend régulièrement à Bamako. Il profite de ses nombreuses connexions pour développer un business juteux en pleine expansion : la libération d’étrangers pris en otage par les groupes djihadistes. Après avoir participé à celle de deux diplomates algériens, en 2014, il s’implique dans celle de la Française Sophie Pétronin, de l’ancien opposant malien Soumaïla Cissé et de deux Italiens, en 2020. Sur chaque rançon versée aux ravisseurs, dont les montants annoncés se chiffrent en millions d’euros, il prend une commission.

Fort de son réseau, cet homme secret parle à tout le monde. Il échange avec les services de renseignement maliens tout en gardant des relais dans le banditisme et au sein des groupes djihadistes. L’arrivée au pouvoir de la junte du général Assimi Goïta par un coup d’Etat, en 2020, ne change rien. Comme les précédents dirigeants maliens, les militaires sont obligés de composer avec lui et d’autres narcotrafiquants arabes pour garder des contacts avec des personnalités du nord-est du pays.

En juillet, il est sollicité par Saddam Haftar pour négocier la libération de Kevin Rideout. Récupérer le missionnaire américain enlevé au Niger est l’une des priorités de l’administration de Donald Trump au Sahel. Après une rencontre avec Marco Rubio, le secrétaire d’Etat américain, fin juin, à Washington, le fils du maréchal Haftar, qui souhaite s’afficher en dirigeant crédible et influent dans la région auprès de ses partenaires étrangers, comprend qu’il a là une carte à jouer et décide de s’emparer de ce dossier.

Bien introduit auprès de l’EIS, dont le sanctuaire s’étend au sud et à l’est de Gao, Cherif Ould Taher se montre décisif dans la libération de Kevin Rideout, mi-août. Dans la foulée, Saddam Haftar mise donc sur le même canal pour parvenir à celles d’Eva Gretzmacher et Claudia Abbt. Un mois plus tard, leur libération est proche mais échoue in extremis en raison de litiges avec les ravisseurs autour du montant de leurs rançons.

Selon deux sources au fait des négociations, celles-ci, comme celle pour Kevin Rideout précédemment, auraient été payées par les Emirats arabes unis, allié et parrain financier du maréchal Haftar, qui cherchent à faire de son fils Saddam l’un de leurs relais d’influence au Sahel. « Ils ont réglé une dizaine de millions de dollars pour chaque otage », affirme l’une d’elles. Une troisième source sécuritaire malienne assure, elle, que Chérif Ould Taher « était souvent aux Emirats [arabes unis] ces dernières semaines ».

 

 

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