– Lundi 19 octobre, après plus de neuf heures de lecture du jugement, la juge Diana Kavedza a rendu sa décision devant la Haute Cour de Mombasa : Paul Mackenzie et 28 coaccusés sont reconnus coupables du meurtre de 191 personnes, dont 190 enfants. Sur son banc, la tête entre les mains, l’homme de 54 ans semblait pensif. Il avait plaidé non coupable : selon ses termes, il n’a « forcé personne à mourir ». Jeûne volontaire ou meurtres ? C’est la question que treize mois d’audiences ont dû trancher.
Le pasteur autoproclamé est devenu le visage de l’une des pires tragédies qu’ait connues le Kenya. Une affaire qui agite le débat sur l’encadrement des Eglises, dans un pays qui en compte des milliers. En avril 2023, les autorités ont découvert des fosses communes dans la forêt de Shakahola, près de Malindi, sur la côte kenyane. La Commission nationale kényane des droits humains recensera 448 morts et plus de 600 disparus. Ses fidèles et leurs enfants avaient été poussés à se laisser mourir de faim pour « rencontrer Jésus ».
Issu d’une famille modeste de la banlieue de Mombasa, l’ancien chauffeur de taxi a fondé en 2003 à Malindi, une église évangélique apocalyptique, la Good News International Church, après avoir reçu, dit-il, « l’appel » de Dieu. Dans ses sermons, il condamne l’école, la médecine et jusqu’aux papiers d’identité, autant d’œuvres du diable et de l’Antéchrist. En 2019, poursuivi pour incitation religieuse et endoctrinement d’enfants, il ferme son Eglise et sa chaîne de télévision : sa mission, affirme-t-il, est accomplie. S’ouvre alors le chapitre le plus sombre de son mouvement. Loin des regards, il ne prône plus le rejet de l’Etat mais l’injonction à mourir. Ce sont ces années que les audiences ont éclairées.
Plus de 120 témoins se sont succédé à la barre en treize mois. Selon un ancien pianiste de l’église, le gourou a profité de la pandémie de Covid-19 pour convaincre ses adeptes que la fin du monde était proche. Dans des groupes WhatsApp, devenus son canal d’instructions, il leur a désigné un sanctuaire : la forêt de Shakahola, une brousse sèche et épineuse à 70 kilomètres de Malindi à l’intérieur des terres, peuplée d’éléphants. Des messages, extraits des téléphones de Paul Mackenzie par les enquêteurs, la présentaient comme l’unique refuge où attendre le retour du Christ, face à l’Antéchrist et au « nouvel ordre mondial », un gouvernement planétaire occulte censé préparer sa venue.
« Pour entrer au paradis, il faudrait des coups »
Une mère qui y a perdu ses sept enfants raconte devant le tribunal que le pasteur proposait des parcelles à un prix imbattable, 1 000 shillings l’acre (environ 7 euros), pour y cultiver et y bâtir sa maison. Une fois sur place, la promesse se retourne : selon d’autres témoins, le gourou interdit l’élevage, l’enrichissement personnel, et affirme que les acheteurs n’ont aucun droit sur leurs terres.
Malgré cela, les disciples affluent. Sur leurs parcelles, les fidèles bâtissent des maisons de terre ou de simples abris de fortune, dans des campements aux noms bibliques : « Bethléem », « Judée », « Jéricho ». Convaincus par le pasteur d’être les « élus », les wateule, les fidèles coupent tout lien avec l’extérieur. Pour ceux qui doutent, reste la contrainte : des gardes empêchent quiconque de partir. Le jeûne, d’abord présenté comme volontaire, devient obligatoire début 2023, selon plusieurs témoins, et les morts se multiplient. Le prédicateur explique que Jésus ne redescendra pas sur terre : il attendra ses fidèles au ciel. Pour l’y rejoindre, il faut mourir de faim.
Les enfants d’abord, les femmes, puis les autres adultes, et le pasteur en dernier. Selon un témoin, des ailes devaient lui pousser pour monter au ciel, assurait Paul Mackenzie. Un autre témoin, J.N.K., avait une dizaine d’années quand sa mère l’a retiré de l’école, après avoir regardé les sermons du gourou. Il l’a suivie à Shakahola avec ses quatre frères et sœurs. Là, il a assisté à des enterrements que l’on appelait des « mariages » : les défunts, disait-on, s’unissaient à Jésus. Enfermé une semaine dans une maison avec ses frères et sœurs, sans manger, il a fini par s’enfuir à vélo jusqu’au village de Kakuyuni, à une cinquantaine de kilomètres, avant d’être pris en charge par un foyer pour enfants et soigné à l’hôpital.
Car ce sont les parents eux-mêmes qui affament leurs enfants. Un père a raconté comment des anciens du village, sur instruction de Paul Mackenzie, l’ont contraint à priver d’eau et de nourriture sa fille d’un an et demi. Elle est morte au bout de quinze jours. Sa femme a succombé après dix jours de jeûne sous une tente. Lui a ensuite passé son temps à transporter les corps des autres fidèles et à creuser des tombes.
Méthodique, le gourou a bâti un système de surveillance pour soustraire le camp aux regards et empêcher les fuites. Enos Amanya, entrepreneur à Nairobi et père de sept enfants, achète un terrain à Shakahola en 2020 et en devient le chef de la sécurité. En janvier 2026, il a plaidé coupable. Sa mission à Shakahola était de repousser les intrus et, à partir de 2022, de garder les « canopées », des enclos de broussailles où femmes et enfants étaient affamés. « Mackenzie disait que pour entrer au paradis, il faudrait des coups », a-t-il déclaré dans sa déposition. Ses hommes enterraient les morts dans des fosses communes, « au moins 700 personnes » selon lui, un chiffre supérieur au bilan officiel. D’après un autre témoin, Mackenzie présidait lui-même à l’enterrement d’enfants morts de faim.
Les témoignages dessinent un homme double. Le gourou promettait d’être le dernier à jeûner. En détention, ses fidèles arrêtés avec lui refusaient de s’alimenter. Lui, placé dans une cellule à part, continuait de manger, à leur insu, selon un informateur cité par un policier à la barre. Dès 2023, des témoignages assuraient qu’il n’avait jamais brûlé ses propres papiers d’identité ni ses titres de propriété.
Un procès qui dépasse Mackenzie
L’homme, pourtant, ne semble jamais douter. Au printemps 2023, lorsque la police, alertée par des décès d’enfants, se rend à son domicile de Shakahola, ses gardes s’enfuient, mais lui reste chez lui et n’essaie pas d’échapper aux forces de l’ordre, a témoigné le chef du poste de police local. La juge, elle, a tranché : « Je rejette la défense des accusés selon laquelle les victimes, toutes âgées de moins de 16 ans, auraient jeûné volontairement jusqu’à la mort. »
Les signes avant-coureurs du drame ne manquaient pas. Dès 2017, le prédicateur est poursuivi pour radicalisation et pour n’avoir pas scolarisé ses enfants. En 2019, il est de nouveau arrêté après la mort de deux enfants affamés. Sans conséquence durable.
Ni les accusations, ni les images des exhumations diffusées à la télévision, ni la prison n’ont suffi à briser son emprise. En 2025, 52 corps sont découverts à Kwa Binzaro, à une trentaine de kilomètres de Shakahola, pour lesquels le pasteur Mackenzie a été inculpé en janvier 2026. Début octobre, les enquêteurs ont fait irruption dans la maison familiale de Furunzi, où vit sa mère. Elle a été arrêtée, soupçonnée d’avoir retiré de l’école et soumis au jeûne huit enfants, dont cinq du pasteur. C’est le fils aîné du pasteur qui avait alerté la police. En juin, il avait déjà confié que certains de ses frères et sœurs restaient fidèles aux doctrines de leur père.
Dans ce verdict historique, la juge a conclu son jugement en qualifiant la Good News International Church de secte. Elle a comparé Shakahola à Jonestown, au Guyana, où plus de 900 fidèles du Temple du peuple étaient morts empoisonnés en 1978. L’enjeu dépasse Mackenzie. En établissant qu’un chef religieux répond de morts présentées comme volontaires, la Haute Cour donne le ton des procès qui l’attendent encore : homicide involontaire, terrorisme, torture d’enfants, ou celui de Kwa Binzaro. La date à laquelle la peine sera prononcée n’a pas encore été fixée.
Les corps, eux, attendent toujours à la morgue de Malindi. Une fois l’identification ADN achevée, ils doivent être inhumés dans une fosse commune à Shakahola, là même où ils avaient été exhumés.
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