
– Reportage – Dans la campagne des législatives qui bat son plein en Israël, le quotidien progressiste est un des derniers médias critiques de la politique du premier ministre. A l’origine d’enquêtes mettant en cause la coalition de droite et d’extrême droite au pouvoir, le journal doit faire face à des accusations de trahison pour sa couverture du conflit à Gaza, à des actes de violence et à des mesures de rétorsion du gouvernement.
Dans le sud de Tel-Aviv, un simple vigile veille sur le siège de Haaretz. Le célèbre quotidien israélien, dont le nom signifie « la terre » en hébreu, l’a récemment engagé pour renforcer son dispositif de sécurité. Dans la nuit du 7 au 8 juillet, un individu masqué a lancé deux briques sur la porte vitrée à l’entrée de la rédaction. Un mois plus tard, un suspect, qui s’en serait aussi pris à d’autres médias israéliens, est arrêté et mis en examen. Dans une lettre de revendication mentionnant Haaretz, parmi d’autres cibles, l’assaillant présumé a précisé : « La prochaine fois, une de ces briques visera l’une de vos têtes. Quelqu’un finira par mourir. »
Malgré la violence et les menaces, le journal refuse de se barricader. Pour accéder à ses bureaux, il suffit de passer un portique de sécurité qui s’ouvre grâce à un badge magnétique, avant de monter des escaliers décorés de photographies et d’imposants tableaux signés par des artistes israéliens et palestiniens. Au premier étage, entre quelques écrans de télévision et des drapeaux arc-en-ciel en soutien à la communauté LGBT + accrochés au plafond, de longues rangées d’ordinateurs rassemblent plusieurs dizaines de journalistes de la rédaction.
Au premier sous-sol, derrière une porte sur laquelle est collé un autocollant « Fuck Ben Gvir », du nom du ministre de la sécurité nationale, suprémaciste juif, appartenant à la coalition de droite et d’extrême droite actuellement au pouvoir, se trouve une vaste salle de sport équipée d’une table de ping-pong qui débouche sur un studio d’enregistrement flambant neuf.
Dimanche 27 septembre, en début d’après-midi, Linda Dayan, Judy Maltz et Allison Kaplan Sommer y enregistrent leur podcast hebdomadaire, « Haaretz Podcast Election Edition », qui décortique la campagne des législatives israéliennes, prévues un mois plus tard, le 27 octobre.
Pendant une quarantaine de minutes, les trois journalistes politiques, smartphones et gourdes d’eau face à elles, débattent en anglais, à l’intention de ceux qu’elles appellent les « junkies » du scrutin. Parmi les points évoqués : la stratégie de l’opposition, au centre et même à droite, incarnée notamment par l’ancien chef d’état-major Gadi Eisenkot, face au premier ministre sortant, Benyamin Nétanyahou, toujours crédité d’environ 40 % des voix dans les sondages.

Le trio pointe également les failles sécuritaires avant l’attaque terroriste du Hamas le 7 octobre 2023, au cours de laquelle près de 1 200 soldats et civils israéliens ont été tués et 251 autres ont été pris en otage, un sujet sensible qui pourrait peser sur le choix des électeurs. Est-ce que le chef du gouvernement était au courant du risque d’un tel massacre ? Au micro, la journaliste Linda Dayan répond sans hésiter : « Il a été prévenu de la possibilité d’une attaque par plusieurs pays voisins, sans jamais transmettre la mise en garde aux services de sécurité. » Ce scoop datant du 8 septembre a été révélé dans Haaretz.
Une édition en hébreu et une autre en anglais
C’est Shlomi Eldar et Ruth Yuval, deux journalistes indépendants réputés, qui l’ont mis au jour. Leur enquête sur la libération des otages israéliens kidnappés par le Hamas, 843 Jours (à paraître en français en décembre 2026 au Seuil), dénonce la passivité du premier ministre face à la menace du Hamas. S’appuyant sur de nombreuses sources, le duo y affirme qu’en septembre 2023 Mohammed Ben Zayed Al Nahyane, le président des Emirats arabes unis, a lui-même appelé Benyamin Nétanyahou pour le prévenir de l’imminence d’une attaque visant l’Etat hébreu, sans réaction de sa part. Les deux journalistes ont choisi d’informer Haaretz de leur découverte avant la sortie de leur livre en Israël dans un mail daté du 17 août.
« J’ai réalisé que ça pourrait devenir l’un des plus gros coups journalistiques de notre histoire », précise Aluf Benn, le rédacteur en chef de Haaretz, 61 ans, chemise bordeaux et petit collier autour du cou, rencontré dans son bureau le 24 septembre. Le charismatique ex-rubricard chargé de la diplomatie du quotidien propose aux deux auteurs du livre de publier cet extrait dans les colonnes du journal. Grâce à une petite équipe d’éditeurs dédiés au projet, le processus de fact-checking, cette vérification minutieuse des faits, et la relecture de l’article ne prennent que quelques semaines.


Dans un pays hanté par le 7-Octobre et la question des erreurs commises au sein de l’appareil d’Etat, cette information exclusive, une fois rendue publique, devient ce que le rédacteur en chef qualifie de « fait politique ». Commenté par tous les candidats de l’élection à venir, le scoop est repris et confirmé par l’ensemble de la presse nationale et internationale, notamment dans les médias américains The Atlantic et The New York Times.
Confronté à ces révélations, le pouvoir israélien nie en bloc. « Au téléphone, les équipes du premier ministre nous ont glissé : “On se verra au tribunal” », raconte Aluf Benn. Après plusieurs semaines sans nouvelles, Haaretz a appris que Benyamin Nétanyahou avait porté plainte contre lui pour diffamation, le 29 septembre.
Aujourd’hui, en Israël, le quotidien reste le seul média grand public national à accorder une place importante à la couverture de la guerre menée par Benyamin Nétanyahou dans la bande de Gaza, où l’armée israélienne a tué, selon plusieurs organisations internationales, près de 74 000 personnes, dont une majorité de civils. Malgré ses quelque 6 % de part de marché sur le segment de la presse quotidienne en Israël, d’après une étude du Target Group Index (TGI), Haaretz reste le « journal de référence », comme le décrit son équipe, notamment grâce à sa popularité parmi les journalistes étrangers et les diplomates basés dans l’Etat hébreu.
Moins lu que ses concurrents, comme Israel Hayom et Yediot Aharonot, identifiés à droite, et avec un peu plus de 100 000 abonnés numériques, selon leurs derniers chiffres rendus publics en 2021, et environ 600 journalistes, la publication, qui possède une édition en hébreu et une autre en anglais, conserve néanmoins une influence essentielle dans le pays comme à l’étranger. Financé par la publicité et les abonnements, le journal refuse de s’étendre sur sa santé financière. En 2012, un plan social prévoyant le licenciement d’une centaine de journalistes avait provoqué une grève de la rédaction.
Climat de tension
Depuis le 7-Octobre, les attaques de la coalition de droite et d’extrême droite au pouvoir contre le quotidien se multiplient. Haaretz a été accusé par le gouvernement de « nuire à la légitimité de l’Etat d’Israël et à son droit à l’autodéfense ». Shlomo Karhi, ministre des communications, membre du Likoud, parti à droite de l’échiquier politique, a utilisé ces accusations pour justifier, en novembre 2024, l’interdiction faite aux ministres et aux hauts fonctionnaires d’intervenir dans le journal, la suppression par les administrations de leurs abonnements et la fin des publicités d’institutions publiques. Ces sanctions ont été approuvées par Benyamin Nétanyahou.
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