Comment TikTok est devenu en dix ans la bête noire des autorités

Le Monde DécryptageLe réseau social préféré des adolescents fête ses 10 ans, le 20 septembre. Une décennie ponctuée de polémiques, qui ont fait de TikTok une cible de choix pour les régulateurs américains et européens.

L’ambiance est glaciale. Face aux représentants de TikTok, la députée s’agace, hausse le ton. « Pourquoi vous ne protégez pas concrètement les mineurs sur cette plateforme ? » Laure Miller (Renaissance, Marne) est la rapporteuse de la commission d’enquête consacrée aux effets psychologiques de TikTok sur les mineurs. Ce 12 juin 2025, elle auditionne, avec ses collègues, plusieurs représentants du réseau social, malmenés pendant plus de trois heures par des élus très remontés. « Ce n’est pas acceptable ! (…) Je suis désolée, je m’énerve, mais je trouve ça insupportable. »

La sévérité des propos de Laure Miller et de ses collègues représente bien l’hostilité dont fait l’objet TikTok, notamment de la part des régulateurs du monde entier, depuis son apparition il y a dix ans, le 20 septembre 2016. « Du fentanyl numérique », « un pistolet pointé sur la tête des Américains », « un danger pour la démocratie européenne »… C’est la façon dont des élus américains et européens ont qualifié la plateforme au fil des années, devenue leur bête noire. Mais pourquoi elle plutôt qu’une autre ?

Pour le comprendre, il faut revenir au péché originel : son origine chinoise. L’ingénieur et entrepreneur Zhang Yiming a créé, en 2012, ByteDance, une start-up d’applications mobiles. Captivé par le succès de Musical.ly, un réseau social de vidéos de playback, il lance, en 2016, un service similaire, Douyin – qui prendra le nom de TikTok chez nous. ByteDance rachète, l’année suivante, Musical.ly, qui connaît déjà une certaine popularité en Occident, et l’absorbe dans TikTok. Celle-ci hérite automatiquement de son succès, notamment auprès des adolescents. Il ne va cesser de s’amplifier.

« Intérêts géopolitiques »

« Dans une économie des plateformes où on a l’habitude de raisonner quasi exclusivement avec des acteurs américains, l’arrivée de TikTok dans ce jeu est une vraie singularité, des intérêts géopolitiques vont s’y cristalliser », note Olivier Ertzscheid, enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication à l’université de Nantes, spécialiste de la culture numérique. D’autant plus à partir de 2020, quand les confinements dus au Covid-19 propulsent TikTok en tête des téléchargements mondiaux.

Les Etats-Unis voient d’un très mauvais œil l’arrivée de cette application dans la poche de ses citoyens, craignant qu’elle transmette leurs données personnelles au gouvernement chinois à des fins d’espionnage, qu’elle permette à Pékin de manipuler l’opinion américaine et qu’elle lui offre les moyens de dévoyer sa jeunesse en la noyant de contenus abrutissants. « TikTok est un cheval de Troie du Parti communiste chinois », déclarait ainsi le sénateur républicain du Missouri Josh Hawley, en 2022. TikTok a toujours assuré qu’il ne transmettait aucune donnée d’Américains aux autorités chinoises.

L’inquiétude est telle que les Etats-Unis interdisent en 2023 aux fonctionnaires fédéraux d’installer l’application sur leurs appareils professionnels ; un mouvement suivi par la Commission européenne et plusieurs pays comme la France, le Royaume-Uni, le Canada ou encore l’Australie. Mais, surtout, un long feuilleton va tenir en haleine les utilisateurs de l’application : en 2020, Donald Trump menace TikTok d’interdiction aux Etats-Unis, à moins que la plateforme n’accepte de vendre ses activités américaines à des intérêts américains. Ce sera chose faite, en janvier 2026.

« Derrière cela, il y avait surtout des intérêts de marché et de capital, analyse Olivier Ertzscheid. On a découvert ensuite qu’un des plus proches collaborateurs de Donald Trump était entré au capital de TikTok. »

Entretemps, les reproches faits à TikTok se sont considérablement élargis, à mesure que le réseau social gagnait en puissance, au point d’être copié par tous les autres et de redéfinir la façon de se divertir en ligne. Des vidéos courtes verticales, défilant à l’infini, dans un flux personnalisé par un algorithme : voilà la recette gagnante de TikTok, source de son succès mais aussi de ses ennuis.

En 2024, la Commission européenne ouvre une enquête à l’encontre du réseau social, portant notamment sur « la protection des mineurs » et les « risques liés à la conception addictive » de TikTok et « aux contenus préjudiciables ». « En tant que plateforme touchant des millions d’enfants et d’adolescents, TikTok a un rôle particulier à jouer dans la protection des mineurs en ligne », déclarait Thierry Breton, alors commissaire européen au marché intérieur.

Deux ans plus tard, en février, à l’issue de cette procédure, la Commission a sommé TikTok de changer son interface, accusée de « nuire au bien-être physique et mental » des enfants, poussés à la consulter de façon « compulsive », au point d’en perdre le sommeil.

Un design addictif, une modération défaillante, des contenus dangereux à portée des enfants : les mêmes reproches peuvent être faits à tous les concurrents de TikTok. Instagram, YouTube et Facebook, qui ont toujours été critiqués pour leur modération, ont adopté les vidéos courtes verticales au début des années 2020, boostées par un algorithme personnalisé. L’attention particulière portée par les autorités à TikTok est-elle alors justifiée ?

« La quintessence du pire des réseaux sociaux »

Si la noirceur du réseau social chinois ne saute pas aux yeux de tous les utilisateurs, plusieurs études, comme celle dévoilée en 2025 par Amnesty International, montrent que son algorithme peut rapidement entraîner ses utilisateurs dans une sombre spirale. S’il remarque que quelqu’un s’intéresse à un contenu lié à la dépression, la scarification ou le suicide, il lui en resservira de plus en plus. C’est l’effet « rabbit hole » (« terrier de lapin ») : « TikTok inonde encore les écrans des ados vulnérables de contenus dangereux pouvant aller jusqu’à encourager l’automutilation ou le suicide », déplore l’ONG dans son communiqué.

En France et à l’étranger, plusieurs familles ont porté plainte contre TikTok ces dernières années, accusant l’application d’avoir poussé au suicide des enfants. C’est d’ailleurs ce qui a incité Laure Miller à proposer la création d’une commission d’enquête parlementaire sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs. Pourquoi ce réseau social en particulier ?

« Parce qu’il nous semblait que c’était la quintessence du pire des réseaux sociaux, répond la députée au Monde. En plus, ils sont très opaques dans leur communication, ça contribue à façonner cette image de mauvais élève. » Plusieurs de ses collègues ont souhaité que la commission élargisse son objet aux autres plateformes. « Je leur ai dit qu’on se focalisait sur lui car c’était le pire, mais que les préconisations qu’on formulerait seraient tournées vers l’ensemble des grandes plateformes. » Ce choix relève-t-il en partie d’une stratégie de communication ? « Ça a joué aussi, reconnaît-elle. Il faut une espèce de tête de gondole pour que ça parle suffisamment aux jeunes. »

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Source : Le Monde

 

 

 

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