Mame Abdou Aziz Sy Dabakh : vingt-neuf ans après, l’héritage d’une parole toujours vivante

Le Soleil – Vingt-neuf ans après son rappel à Dieu, le 14 septembre 1997, la parole de Mame Abdou Aziz Sy Dabakh continue de résonner dans la conscience sénégalaise.

Pendant quatre décennies, le troisième khalife général des Tidianes a incarné une conception exigeante de la charge religieuse : servir Dieu, préserver l’héritage de Seydil Hadji Malick Sy, éduquer les fidèles, défendre les plus faibles et intervenir chaque fois que la paix sociale était menacée. Son influence a largement dépassé les frontières de Tivaouane et de la Tidjaniyya.

Le Sénégal se souvient aujourd’hui d’une voix. Une voix grave, posée, parfois ferme, mais rarement dans la confrontation. Une voix qui savait parler aux talibés comme aux gouvernants, aux hommes politiques comme aux responsables religieux, aux musulmans comme aux chrétiens. Une voix qui, surtout, ne semblait appartenir à aucun camp, sinon à celui de la paix, de la justice et de l’intérêt général.

Le 14 septembre 1997, à Tivaouane, disparaissait El Hadji Abdoul Aziz Sy Dabakh. Né en 1904, fils de Seydil Hadji Malick Sy et de Sokhna Safiétou Niang, il avait accédé au khalifat en 1957, après les disparitions successives de ses frères Seydi Ababacar Sy et El Hadji Mouhamadou Mansour Sy. Il allait rester à la tête de la communauté tidiane pendant quarante ans.

La fidélité à l’héritage de Maodo

Réduire son parcours à la durée de son khalifat serait toutefois passer à côté de l’essentiel. Mame Abdou fut à la fois un érudit, un éducateur, un prédicateur, un homme de culture, un agriculteur, un homme de dialogue et un régulateur social.

Sa première responsabilité fut de préserver l’œuvre de son père. Seydil Hadji Malick Sy avait fait de Tivaouane un foyer de savoir, d’éducation et de rayonnement de la Tidjaniyya. Mame Abdou s’inscrivit dans cette continuité en veillant à transmettre aux générations nouvelles les valeurs de foi, de discipline, de travail, de solidarité et de respect qui fondaient l’enseignement de Maodo.

Formé au Coran, à son exégèse, au droit malikite, à la langue arabe, à la théologie asharite et au soufisme, il possédait une solide culture islamique. Son érudition dépassait les frontières du Sénégal. Il fut notamment sollicité au Maroc, en Arabie saoudite, en Mauritanie, en France et aux États-Unis. Sa participation au Congrès islamique de La Mecque, en 1965, demeure l’un des épisodes marquants de son rayonnement intellectuel.

Mais la fidélité à Maodo ne signifiait pas, pour lui, la simple conservation du passé. Il s’agissait de faire vivre cet héritage dans une société en mutation. Son magistère s’est ainsi construit autour de l’éducation religieuse, de la responsabilité individuelle et de la recherche constante de la paix.

Son surnom, « Dabakh », associé à la générosité en wolof, résume aussi une partie de son rapport aux autres. Il donnait de son temps, de son savoir et de son attention. Proche des populations modestes, il s’intéressa également aux questions agricoles et au monde rural, convaincu que la dignité passait aussi par le travail.

Le trait d’union des familles religieuses

L’une des grandes caractéristiques de son khalifat reste son refus des rivalités entre familles religieuses. Par sa mère, Sokhna Safiétou Niang, Mame Abdou était apparenté à la descendance de Mame Maharame Mbacké, ancêtre de la famille de Cheikh Ahmadou Bamba. Cette proximité familiale contribuait à nourrir chez lui une conception ouverte des relations entre les confréries.

Tivaouane et Touba occupaient une place particulière dans cette vision. Mame Abdou considérait que les deux grandes cités religieuses ne devaient pas être enfermées dans une logique de concurrence, mais participer ensemble à la cohésion de la communauté musulmane et de la nation.

Son ouverture dépassait d’ailleurs les seuls rapports entre Tidianes et Mourides. Il entretenait des relations avec les autres familles religieuses et considérait le dialogue comme une nécessité dans un pays où les confréries jouent un rôle majeur dans la vie sociale. Cette même disposition se retrouvait dans ses relations avec les responsables chrétiens. Son amitié avec le cardinal Hyacinthe Thiandoum demeure emblématique du dialogue islamo-chrétien qui caractérise le Sénégal. Cette capacité à dépasser les clivages explique en grande partie pourquoi sa parole était écoutée au-delà de sa propre communauté.

Une conscience face au pouvoir

Mame Abdou n’était pas un homme politique. Il n’en était pas moins attentif à la marche du pays. Sa conception du khalifat lui imposait de parler lorsque la cohésion nationale, la justice ou l’intérêt général lui semblaient menacés.

Avec le pouvoir comme avec l’opposition, il conservait une liberté de ton fondée sur une même exigence : placer le Sénégal au-dessus des intérêts particuliers. Durant les périodes de tension, il n’hésitait pas à jouer les médiateurs. Son intervention dans certaines crises politiques sous le régime d’Abdou Diouf, notamment autour du « plan Sakho-Loum », illustre cette fonction de régulation qu’il assumait sans rechercher de rôle institutionnel.

Il rappelait également aux responsables religieux leur devoir de vérité et de responsabilité envers leurs disciples. Aux gouvernants, il demandait intégrité, justice et respect des populations. Aux jeunes, il prônait le travail, la formation et la dignité. Sa parole portait ainsi sur la religion autant que sur les questions sociales et civiques.

Cette autorité morale a survécu à sa disparition. Lors des crises politiques du 23 juin 2011 et de mars 2021, ses anciens prêches ont été largement rediffusés. Dans ces moments de tension, des générations qui ne l’avaient pas connu ont découvert ou redécouvert une parole qui appelait au calme, au dépassement et à la responsabilité.

Le 14 septembre marque ainsi bien plus que le souvenir de sa disparition. Il rappelle la trajectoire d’un homme dont l’autorité reposait moins sur le pouvoir que sur la parole, moins sur la confrontation que sur le dialogue. Mame Abdou Aziz Sy Dabakh nous a quittés il y a vingt-neuf ans. Mais dans les moments où le Sénégal cherche encore les mots de l’apaisement, les siens continuent de résonner.

 

 

Cheikh Gora DIOP

 

 

Source : Le Soleil (Sénégal)

 

 

 

Suggestion Kassataya.com :

Bonnes feuilles I Dabakh, la pédagogie de la bonté (1/5)

 

 

 

 

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