Je vous avais donné rendez-vous en septembre : me revoilà
Pas parce que mon agenda s’est miraculeusement allégé, il ne l’est pas. Pas parce que j’ai enfin trouvé cette parenthèse idéale où tout s’arrête assez longtemps pour que je puisse m’asseoir, observer, lire, laisser mûrir mes idées et, seulement ensuite, écrire. Cette parenthèse-là n’est jamais arrivée. Et je commence à comprendre que si je l’attends, vous risquez de me perdre.
J’avais pourtant décidé de faire une pause. J’en avais besoin.
Il y avait d’abord Rompre, ce livre dans lequel j’ai déposé beaucoup de moi, mais surtout beaucoup de questions sur nos manières d’aimer, de nous séparer, de nous faire mal parfois, et sur cette incapacité que nous avons encore à penser la rupture autrement que comme un échec. Depuis sa sortie, je reçois vos retours. Ainsi, je découvre que les livres, lorsqu’ils rencontrent celles qui les lisent, continuent de s’écrire sans nous. Après cela, j’avais envie de silence. Ou plutôt, soyons honnêtes : j’avais besoin de repos
Sauf que mes «vacances» n’en ont pas vraiment été. Ces dernières semaines, j’ai beaucoup voyagé. J’ai surtout pris part à plusieurs rencontres internationales, féministes et professionnelles. J’y ai partagé des idées que je porte depuis longtemps, confronté mes convictions à celles d’autres, écouté, appris, parfois désappris. J’en reviens avec des connaissances nouvelles, mais surtout avec de nouvelles questions.
J’ai changé de pays, parfois de fuseaux horaires. Pas de regard. Parce qu’il y a quelque chose de terriblement agaçant avec la conscience politique : elle ne prend pas de congés.
Pendant que j’essayais de poser la plume, l’actualité, elle, n’avait manifestement pas reçu le mémo.
Plusieurs fois, j’ai ouvert un document. Il y a eu cette affaire judiciaire touchant la famille d’une des grandes figures anti-droits de ce pays, un homme qui s’est donné pour mission de veiller sur nos valeurs et de dicter aux femmes leur conduite, jusqu’à ce que la morale qu’il voulait imposer à toutes vienne frapper à sa propre porte. J’ai écrit. Beaucoup. Puis je me suis arrêtée avant d’aller au bout, parce que je n’avais pas encore trouvé la distance nécessaire. J’y reviendrai dans les semaines qui viennent : ce texte-là mérite mieux que l’urgence.
Il y a eu les mutilations génitales féminines, et ces discours que nous avions eu la naïveté de croire derrière nous. Il y a eu les féminicides que rien, jamais, ne pourra justifier, et qui continuent dans nos pays sous le silence quasi total de nos gouvernements. Il y a eu les violences conjugales : celles qui deviennent soudain visibles lorsqu’elles frappent des femmes connues, et toutes les autres, celles des Sénégalaises ordinaires dont personne ne saura jamais le nom, qui continuent d’être blessées dans leur propre foyer pendant que tout, autour d’elles, les pousse à rester. La famille. Les enfants. La honte. Le qu’en dira-t-on. Rester jusqu’à ce que, peut-être, l’irréparable se produise.
Et lorsque l’irréparable éclate au grand jour, nous assistons presque en direct à une mécanique bien huilée : relativiser, chercher ce que la victime aurait fait, transformer la violence en «problème de couple», convoquer la famille, la réputation, la pudeur, demander aux femmes de se taire pour ne pas détruire un homme que personne n’avait songé à inviter, en amont, à ne pas détruire une femme.
Et puis passer à autre chose
J’observais tout cela avec cette sensation familière qui précède souvent mes chroniques. Ça bouillonnait. Ecris. Puis je me rappelais la promesse que je m’étais faite. Repose-toi.
Ces nouvelles m’ont coûté cher en sommeil. Je me revois, au milieu de la nature, dans l’un de ces endroits que l’on choisit précisément pour leur silence, incapable de fermer les yeux. Rien autour de moi ne réclamait quoi que ce soit. Tout, en moi, réclamait encore. Il y a quelque chose de profondément injuste à ne pas pouvoir s’appartenir, même là. A découvrir que l’on peut changer de continent sans jamais quitter la colère.
Une seule chose, pourtant, m’a lâchée pendant ces semaines : le stress du sujet
Car une chronique hebdomadaire, ce n’est pas seulement un texte. C’est un calendrier qui vous tient. Dès le lundi, une fois la précédente publiée, il faut déjà chercher la suivante : suivre l’actualité du pays, repérer ce qui mérite qu’on s’y arrête, lire ce qui a déjà été écrit sur le sujet, vérifier, creuser. Et surtout, être intellectuellement disponible, capable de fouiller n’importe quel angle à n’importe quel moment. Du lundi au mercredi, chercher. Du mercredi soir au dimanche, réfléchir et écrire. Le tout entre les mille autres choses qu’il faut bien faire pour vivre.
Cette mécanique-là s’est tue. Et il m’est arrivé, certains jours, de ne plus savoir quel jour on était. Je ne mesurais pas à quel point ma semaine avait fini par s’organiser autour de vous.
Et je me suis retrouvée devant une question que beaucoup de militantes connaissent : comment se repose-t-on lorsque les raisons pour lesquelles nous militons, elles, ne prennent jamais de vacances ? Comment mettre son cerveau en mode avion lorsqu’on sait reconnaître une injustice ? Comment détourner momentanément le regard sans avoir l’impression d’abandonner celles qui n’ont pas la possibilité de détourner le leur ? Comment laisser passer une violence sur son écran en se disant «pas aujourd’hui», sans cette petite culpabilité militante qui vient aussitôt demander : et si tout le monde faisait comme toi ?
Cette culpabilité-là, il faut la nommer pour ce qu’elle est. Une femme qui se repose déçoit rarement personne d’autre qu’elle-même, mais une féministe qui se repose a le sentiment de déserter un poste. Nous avons grandi dans l’idée que la disponibilité était notre première vertu : disponibles pour la famille, pour le foyer, pour les autres, et maintenant pour la cause. Nous sommes passées d’une injonction au dévouement à une autre, et nous l’avons appelée engagement. Or, aucune femme n’a jamais été libérée par son épuisement.
Je n’ai pas trouvé la réponse. Mais j’ai compris quelque chose : j’avais posé la plume, je n’avais pas posé le regard. Et peut-être devons-nous justement apprendre à distinguer les deux.
Car il y a un piège dans nos espaces militants : celui de transformer l’épuisement en preuve d’engagement. Comme s’il fallait être constamment disponible pour être une bonne militante. Réagir à tout. Être présente partout. Signer, partager, dénoncer, organiser, répondre, produire, prendre position. Et recommencer le lendemain. A force, nous reproduisons dans nos luttes exactement ce que nous prétendons combattre : une logique où notre valeur se mesure à notre capacité à produire sans interruption.
Le capitalisme doit beaucoup aimer nos militantes épuisées.
Parce qu’une militante épuisée finit par ne plus avoir le temps de penser. Elle réagit. Elle court. Elle éteint des incendies. Mais penser demande autre chose. Observer demande du temps. Lire demande du temps. Changer d’avis demande du temps. Comprendre pourquoi quelque chose nous met en colère demande du temps. Écrire aussi.
Et ce temps-là est politique. Nous ne disposons pas toutes de la même quantité de temps, ni surtout de la même liberté d’en disposer. Les femmes le savent mieux que quiconque : nos journées sont déjà grevées d’un travail que personne ne compte et que personne ne paie. Il faut travailler, payer les factures, faire fonctionner les organisations, honorer les engagements, prendre soin des autres, toujours des autres, chercher des financements, joindre les deux bouts. Et au milieu de tout cela, il faudrait encore trouver quelques heures de silence pour regarder notre société et essayer de comprendre ce qu’elle est en train de devenir. Voilà pourquoi si peu de femmes écrivent, pensent, publient : non parce qu’elles n’ont rien à dire, mais parce qu’on ne leur laisse pas une minute pour le formuler.
C’est aussi pour cela que je tenais à revenir aujourd’hui. Surtout parce que j’ai compris que si j’attends la disparition de toutes mes obligations pour m’autoriser à penser et à écrire, cette chronique pourrait ne jamais revenir. Il faut donc aménager le temps. Le protéger. Parfois même l’arracher. Parce que le repos est politique, oui. Mais le temps de penser l’est tout autant.
Alors je vais essayer de faire les deux. Me reposer lorsque mon corps et ma tête me le réclament, sans considérer cela comme une désertion. Et revenir ici lorsque quelque chose mérite que l’on s’arrête ensemble, quelques minutes, pour le regarder autrement.
Quelques textes commencés pendant cette pause dorment encore dans mes dossiers. Nous aurons le temps d’y revenir. Après tout, je viens de reprendre la plume.
Et puis… vous m’avez manqué.
Source : SenePlus (Sénégal)
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