Le Devoir – À 85 ans, Florian Sauvageau n’a rien perdu de son appétit pour l’actualité. Celui qui a étudié, pratiqué et enseigné le journalisme pendant plus d’un demi-siècle lit plusieurs journaux chaque jour. « Je passe probablement trop de temps dans les nouvelles, d’ailleurs », reconnaît-il en riant.
Cette boulimie d’information irrigue Ce que j’ai appris du journalisme, un ouvrage qui l’a occupé pendant cinq ans et pour lequel il a réalisé près d’une centaine d’entretiens. Le professeur émérite de l’Université Laval, qui a notamment dirigé la rédaction du Soleil, travaillé à Radio-Canada et cofondé le Centre d’études sur les médias, y retrace plus de six décennies de transformations du métier.
« Il y a des souvenirs personnels, mais je ne voulais pas que ce soit une espèce de biographie. Je ne voulais pas que ce soit sur moi », précise-t-il. Il souhaitait aussi préserver la mémoire de ceux qui ont façonné le journalisme québécois. « Ça me rend un peu triste qu’on ait oublié de grands personnages, dont personne ne se souvient. »
Le point de départ du livre est justement l’un d’eux : Jean-Louis Gagnon, journaliste et patron de presse, qui a notamment dirigé La Presse au tournant des années 1960. De là, Sauvageau remonte le fil de ce qu’il appelle « l’ancien monde », celui des années 1960 à 1980.
Il se méfie néanmoins de l’expression « âge d’or ». « Il faut aussi éviter d’idéaliser le passé », écrit-il, même si la prospérité des entreprises de presse a permis d’améliorer les conditions de travail et de développer le journalisme.
La fin des gardiens de l’information
Le contraste est grand avec le paysage médiatique actuel. L’information est désormais « omniprésente », accessible en tout temps et souvent gratuitement. Les revenus publicitaires se sont dispersés, plusieurs médias dépendent de l’aide publique et certains envisagent même « l’impensable : un monde sans journalisme ».
Surtout, les journalistes ont perdu le monopole dont ils ont longtemps bénéficié.
« Les médias étaient les rois et maîtres de l’information, dictaient le débat public. On les appelait les gatekeepers. Mais ce n’est plus le cas maintenant. »
Internet est devenu, selon son image, un « grand buffet » où se côtoient journalistes, blogueurs, baladodiffuseurs, influenceurs et autres producteurs de contenu. Sauvageau se garde d’opposer professionnels et amateurs. « Il y a aussi d’excellentes choses sur les réseaux sociaux. Il y a des gens qui ne sont pas des journalistes, mais qui font du travail journalistique. »
Photo: Francis Vachon Le Devoir
« Les médias étaient les rois et maîtres de l’information, dictaient le débat public. »
Florian Sauvageau
Qu’est-ce qui distingue alors le journaliste ? Pour Sauvageau, la réponse réside moins dans son statut que dans sa méthode : la collecte, la vérification et la primauté des faits. « Vous êtes un reporter, ne vous prenez pas pour un croisé », disait Jean-Louis Gagnon, une formule qu’il reprend dans son livre.
Le journalisme d’enquête représente ainsi une façon pour les journalistes de retrouver un rôle qui leur est propre. Sauvageau a pourtant longtemps considéré l’expression comme une sorte de pléonasme : tout journaliste n’est-il pas censé enquêter ? L’écriture du livre l’a amené à distinguer l’enquête du simple reportage fouillé.
Le journalisme comme art
Préserver les fondements du métier ne signifie toutefois pas en préserver toutes les formes. Sauvageau comprend les jeunes journalistes qui se sentent « à l’étroit » dans les structures traditionnelles et estime que les médias « ne sont pas suffisamment adaptés aux changements sociaux », particulièrement aux nouvelles manières de consommer l’information.
Dans le livre, il s’intéresse notamment à RAD et aux jeunes journalistes qui maîtrisent les codes de TikTok et des réseaux sociaux, adoptant un ton plus familier que celui du journalisme traditionnel.
Car l’une des idées fortes de Sauvageau est que le journalisme n’est pas uniquement affaire de faits. Sa démarche est double : elle tient de la méthode scientifique dans la recherche de l’information, mais des arts dans sa mise en forme et sa présentation. Cette seconde dimension demeure, selon lui, le « parent pauvre » de la profession.
« Il faut que ce soit intéressant. Ça ne peut pas être plat, le journalisme. Vous êtes en concurrence avec plein de choses sur Internet. Je trouve que les faiblesses du journalisme sont dans la présentation. » Pour Sauvageau, l’avenir du métier passe donc autant par la défense de sa rigueur que par une plus grande inventivité dans l’art de raconter le réel.
À l’heure où l’attention se partage entre articles, vidéos, balados et réseaux sociaux, le journalisme doit donc renouveler ses manières de raconter sans sacrifier sa méthode : conserver ce qui fait sa spécificité sans confondre tradition et immobilisme.
Même l’intelligence artificielle ne provoque pas de réflexe de rejet chez l’auteur. Les journalistes « n’ont pas le choix » de l’adopter, croit-il, mais « il faut garder le contrôle ».
Après six décennies de bouleversements, il demeure optimiste. Ou, plutôt, la nécessité du journalisme lui semble dépasser la question.
« Si on n’a plus de faits vérifiés auxquels on peut se fier, la démocratie fout le camp. »
Dans les dernières pages de son livre, Sauvageau imagine ainsi le journalisme de demain comme une « activité de service public », fondée sur la rigueur et le respect des faits, mais aussi sur des méthodes de recherche plus solides et « une mise en forme plus audacieuse ».