« Les talibans prêchent la pureté et la moralité, et ils se ruent pour déshabiller les femmes en prison » : les Afghanes au pays de la terreur

Le Monde  Reportage« Paroles d’Afghanes » (5/6). En Afghanistan, le droit est désormais contre les femmes et les filles. Deux nouveaux décrets émis par le régime des talibans légalisent même la violence conjugale et le mariage des enfants.

Jusqu’à la dernière minute j’ai craint qu’elle n’annule le rendez-vous. Le téléphone en main, à l’arrière de la voiture traversant Kaboul ce vendredi matin, je relisais le message dans lequel elle disait : « Je serai heureuse que le monde sache la vérité sur ce qu’ils sont capables de faire ! » Je savais les risques encourus par quiconque raconte son expérience de la prison au temps des talibans.

J’avais lu les rapports de l’ONU évoquant des « actes de torture et de violence sexuelle » commis sur des détenues, notamment celles arrêtées pendant les manifestations. J’avais noté les accusations de sévices, portées par plusieurs organisations humanitaires internationales qui soulignaient cependant l’extrême complexité de documenter ces exactions, vu les menaces de mort sur les survivantes, le chantage exercé sur certaines à l’aide de vidéos dégradantes enregistrées en prison et la stigmatisation sociale obligeant les victimes à taire ce qui leur avait été infligé ou à fuir le pays.

Mais j’ignorais tout de cette femme – appelons-la Tamana −, sinon qu’elle avait payé cher d’avoir fait partie des manifestantes de la première heure. Celles qui, sans jamais avoir milité, étaient sorties spontanément dans les rues, au surlendemain de l’arrivée des talibans au pouvoir, le 15 août 2021, pour crier qu’il fallait compter avec les elles.

Lors d’une manifestation pour les droits des femmes au parc Shahr-e Naw, dans le centre-ville de Kaboul, le 10 octobre 2021. Contrairement aux précédents rassemblements, les talibans n’interviennent pas, mais contrôlent néanmoins l’accès au parc.

Elle craint sans nul doute l’exercice de l’interview, mais elle est bien là, le sourire timide, installée à l’étage d’une cafétéria plutôt déserte en ce jour de grande prière. La trentaine, un piercing sur le nez, les sourcils tatoués, enveloppée d’un long manteau marron, avec en bandoulière un petit sac copiant la boucle Chanel. Elle est arrivée avant l’heure, laissant ses trois jeunes enfants aux soins de son mari. Et elle est résolue à parler. Ne taire aucun détail. Démasquer « leur hypocrisie ». Témoigner, dit-elle, sera la meilleure façon de les combattre puisqu’il n’est plus question de manifester dans les rues, puisqu’il n’y a pas d’opposition politique, puisque la terreur est partout, relayée par la police et les agents de la PVPV (promotion de la vertu et prévention du vice), les juges et les mollahs, les soldats et les caméras.

Mais il faut avant tout évoquer le choc de ce 15 août funeste qu’elle n’avait pas vu venir. Elle avait accouché huit jours plus tôt d’une petite fille qui avait contracté la rougeole, et elle était recluse chez elle, sans guère penser à suivre les nouvelles. Aussi, quand son mari l’a appelée pour lui dire : « Ils sont dans le nord de Kaboul », paniqué car il faisait partie des premières cibles à abattre en tant qu’employé à la sécurité du gouvernement, c’est comme si la foudre avait traversé son corps. Les talibans ! Elle était trop jeune pour se souvenir précisément des exactions commises durant leur premier règne, mais elle savait leur violence, leur fanatisme, leur cruauté, leur misogynie. Elle était terrifiée : « Un cataclysme s’abattait sur l’Afghanistan. »

Une poignée de manifestantes

Le 16 août, alors que se jouait à l’aéroport des scènes de chaos, Kaboul a sombré dans un état de torpeur ; les boutiques avaient fermé leurs rideaux, les carrefours privés de leurs policiers paraissaient abandonnés ; les habitants restaient calfeutrés chez eux. Tamana, elle, surfait sur les réseaux. Un post sur Facebook a attiré son attention : une poignée de filles proposaient de manifester le lendemain devant l’Arg, l’ancien palais présidentiel, dont les talibans s’étaient emparés. Sa réaction fut viscérale : elle devait en être. Et c’est ainsi que le matin du 17 août, elle s’est retrouvée dans la rue, elle, la sage-femme discrète et paisible, officiellement en congé maternité, brandissant avec une quinzaine d’autres femmes une affichette qui clamait : « On existe ! On est la moitié de l’Afghanistan ! »

« Les talibans avaient l’air surpris, presque désemparés devant ce petit groupe de femmes, se souvient-elle. Mais ils n’ont rien osé faire. Et on a marché pacifiquement du quartier Taimani, dans le nord-ouest, vers le centre de Kaboul. Seul le patron d’un restaurant s’est montré hostile en refusant de nous servir. Ce fut l’unique contrariété, et ça nous a encouragées à poursuivre. Les jours suivants, nous étions plus nombreuses, puis encore plus nombreuses. On apprenait que des femmes commençaient à manifester dans d’autres villes du pays, c’était galvanisant. Je haïssais de toutes mes forces les barbares qui s’installaient au pouvoir. Leur drapeau blanc qui supplantait partout le drapeau rouge, vert, noir de la République me donnait envie de pleurer. »

Mais, en devenant chaque jour plus massives et plus vindicatives, les manifestations de femmes ont inquiété les talibans, nerveux et agressifs. Ils surgissaient partout où arrivaient les femmes, donnant à penser qu’ils avaient réussi à en infiltrer les groupes et les obligeant à redoubler de prudence. Les 3 et 4 septembre, il y eut de vrais affrontements, des tirs en l’air, puis des gaz lacrymogènes pour disperser les manifestantes, lesquelles furent tabassées à l’aide de bâtons et de crosses de fusil, parfois fouettées.

En réaction aux manifestations en faveur des droits des femmes ayant eu lieu dans le pays, l’« émirat islamique d’Afghanistan » a organisé une conférence à l’université d’éducation de Kaboul, avec des étudiantes religieuses. Les rumeurs disent que la plupart des filles ont été forcées de venir et de se couvrir le visage d’un niqab. A Kaboul, le 11 septembre 2021.

« Pourtant, je continuais, raconte Tamana. Mon mari me soutenait, mais me suppliait de faire attention. Quant au reste de ma famille, traditionnelle et pachtoune, je me gardais bien de lui dire quoi que ce soit ; ils auraient été furieux. » Plus tard, la situation s’est encore plus tendue. « Les talibans étaient déchaînés et ont tiré en l’air, mais j’ai aperçu des femmes blessées, avec des traces de sang. On courait dans tous les sens. Je me suis engouffrée dans un taxi, une voiture de talibans nous a suivis et a ordonné au taxi de me conduire dans la station de police du 10e district, dans le nord de Kaboul. »

Là a commencé un long interrogatoire : « Pourquoi étais-tu dans la rue ? Qui te pousse à manifester ? Qui te soutient ? Tu es une femme dangereuse ! » Tamana tremblait en pensant à ses proches que, de fait, elle venait de mettre en danger. « Faut-il que tu viennes d’une famille sans honneur ! Une bonne famille musulmane ne te laisserait jamais agir comme ça. » Ils lui ont demandé un téléphone pour contacter ses proches. Elle n’a surtout pas mentionné son mari et a donné le numéro de son père, qui est accouru mais ne leur convenait pas. « On ne peut rien faire d’un vieil homme ! Donne le numéro de ton frère. C’est lui qui mérite d’être battu. » Puis ils l’ont emmenée dans un autre bâtiment où se trouvaient six femmes. Leurs regards indiquaient leur frayeur, mais elles ne pouvaient pas se parler.

Le poison de la salissure

« A 22 heures, on nous a bandé les yeux et attaché les mains derrière le dos. Des hommes nombreux sont arrivés dans la pièce. J’ai entendu des filles pleurer et crier : “Pardon pardon !” Un taliban s’est planté devant moi :

− Tu es d’où ?

− De Kandahar.

− Normalement, les filles de Kandahar et les filles pachtounes ne sont ni irrespectueuses ni déshonorantes. Pourquoi es-tu une exception ?

− Je reconnais que j’ai commis une faute. Je le regrette, c’était honteux !”

J’avais essayé de l’amadouer, mais le type m’a donné un coup de pied. Puis j’ai entendu les filles être emmenées une à une, en pleurant, et je suis restée seule, avec quatre hommes. L’un a dit : “Puisque tu as couché avec plein d’autres hommes, tu vas le faire aussi avec nous.” Ils ont essayé de me forcer à me déshabiller, je me suis recroquevillée, ils m’ont infligé des chocs électriques. Et de 23 heures à 4 heures, ils m’ont violée à tour de rôle, violents, furieux lorsque j’ai fait une hémorragie, profondément injurieux. Ils m’ont laissée en état de choc, je pleurais, tremblais, claquais des dents, mon corps n’était que douleur. »

Tamana essuie ses larmes, respire, se reprend. « A 7 h 30, mon père et mon frère sont arrivés avec mon bébé qui hurlait et ont négocié avec le commandant pour que je puisse lui donner le sein. J’étais trop faible, c’est une femme de ménage compatissante qui a tenu la petite pour que je la nourrisse. Pendant ce temps-là, ma famille négociait ma libération. Le mari de ma sœur a accepté de donner en caution une ferme dans la province de Helmand. On a dû ajouter 500 dollars et de la nourriture. Ce n’est qu’à ce prix et grâce à une connexion personnelle de mon père avec un taliban que j’ai pu ressortir, en m’engageant à me taire et à ne plus participer à une manifestation. » Elle combattra donc autrement.

« Vous voyez ? Ils prêchent la pureté et la moralité et brandissent le Coran. Mais ce n’est qu’hypocrisie et façade. Leur système est fait de corruption et de dévoiement. Ils peuvent arrêter les femmes pour un voile insuffisamment couvrant, et ils se ruent pour les déshabiller lorsqu’elles sont en prison. » En toute impunité ! insiste-t-elle, car ils connaissent le poison instillé ainsi dans la vie des ex-prisonnières et de leur entourage. Le poison de la salissure et de l’honneur bafoué. Le poison qui fait que, dans une société patriarcale aussi traditionnelle, le viol n’est pas perçu comme un crime contre la femme, mais comme une atteinte à la propriété et à la réputation des hommes de sa famille. Le coupable est moins l’agresseur que la victime, laquelle ne vaut plus rien, laquelle a intérêt à se taire. Ces mœurs ne datent certes pas de l’arrivée des talibans, mais ils les instrumentalisent et les intègrent à leur système de pouvoir.

Dans une cellule de la prison pour femmes d’Herat (Afghanistan), section des prévenues, le 18 juillet 2022.

Par deux fois Tamana a tenté de se suicider. Elle a perdu son travail et, si sa sœur continue de l’aider financièrement, sa famille, sans surprise, s’est éloignée. Elle ne rêve que de partir à l’étranger et remercie le ciel que son mari demeure son principal allié. « C’est si rare », dit-elle. Combien d’ex-prisonnières ont dû divorcer et fuir leur famille pour échapper à l’opprobre ou aux crimes dits « d’honneur » ? Une jeune femme d’Herat qui venait de se fiancer s’est pendue au mois de juin, juste après avoir été relâchée par la police qui l’avait retenue une nuit après une manifestation. Une autre a fui la région, avertie que deux de ses oncles avaient décidé de la tuer.

« C’est ma hantise !, me dit une adolescente jointe par Zoom à Herat. L’autre nuit, j’ai rêvé que des talibans me capturaient et m’enfermaient dans une pièce pleine de cadavres de jeunes filles arrêtées avant moi. C’était une scène atroce, mais vous savez quoi ? J’aimerais mieux être tuée tout de suite plutôt que devoir rentrer à la maison avec la suspicion d’avoir été violée par les talibans. C’est ce que tout le monde imagine si une fille passe une nuit, quelques heures ou même quelques minutes en prison. En sortant, sa vie bascule. Elle est foutue. »

Cela s’appelle la terreur. Et si les responsables talibans rejettent ces accusations de violence et de harcèlement sexuels en prison, Richard Bennett, le rapporteur spécial de l’ONU sur la situation des droits humains en Afghanistan, les maintient, année après année. De même que certains médias afghans en exil, comme Hasht-e Subh, continuent de publier des témoignages évoquant l’enlèvement de prisonnières de leur cellule, la nuit, pour être conduites chez des chefs talibans ; des interrogatoires de femmes dénudées sous la contrainte ; des violences sexuelles à répétition entraînant des soins gynécologiques urgents, voire des avortements clandestins dans des cliniques locales.

« Ce régime est d’une duplicité confondante, c’est même une imposture ! », me dit Hoda, une jeune femme fière de se dire « militante » et « résistante », que je retrouve dans la salle déserte d’un restaurant du centre-ville. « Mais comment le prouver sans risquer notre vie et celle de nos proches ? Alors que j’enquêtais récemment sur la santé et les mariages précoces pour une organisation internationale qui a pignon sur rue, j’ai reçu une flopée d’appels menaçants : “Si tu aimes ton mari et ton enfant, arrête immédiatement. Pas un mot sur les talibans !” Bon, ils sont mal renseignés, je ne suis pas mariée. Mais le ton était tel que j’ai déménagé, prévenu mes collègues et effacé messages et infos délicates. Car, à tout moment, ils peuvent fouiller ordinateurs, téléphones et messageries. C’est ainsi que la face obscure du système n’apparaît jamais au grand jour. »

Lire la suite

 

 

 (Kaboul, envoyée spéciale)

 

 

Source : Le Monde 

 

 

Suggestion Kassataya.com :

« Notre voisine hurlait : “Les talibans reviennent !”, nous étions pétrifiées » : cinq ans après le 15 août 2021, des Afghanes racontent leur enfer

 « C’est le terme “apartheid de genre” qui définirait le mieux ce crime odieux commis contre les Afghanes » : les droits des femmes piétinés par les talibans depuis cinq ans

« Vous n’imaginez pas comme les Afghanes se battent et inventent des stratégies pour survivre » : une radio féminine et des écoles clandestines comme lueurs d’espoir

 « Quand on leur dit que les grossesses doivent faire l’objet d’un suivi médical, les talibans ricanent » : la santé des femmes mise en danger en Afghanistan

 

 

 

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page