Mauritanie – Le piège des taux d’admission

Petite note méthodologique à utiliser dans le débat sur les chiffres du bac.

Dans cette brève note, je voudrais faire une alerte d’ordre méthodologique.

Il est très naturel de vouloir comparer les taux d’admission au bac de différents pays ou de différentes années pour y fonder une certaine évaluation de l’un ou l’autre des systèmes éducatifs concernés. Il s’agit d’un procédé périodique qui revient chaque année. Seulement, il me semble important de signaler un pernicieux piège bien caché dans ce type de comparaison, dont les effets peuvent être dévastateurs quant à la solidité des conclusions tirées.

Le taux de réussite au bac est le rapport du nombre des admis sur le nombre des participants. Sans entrer dans la discussion des thèmes divers et variés qui se posent naturellement à l’évaluation d’un système, je veux juste me focaliser sur la critique des utilisations inappropriées d’un tel taux; montrer à quel point il reste scientifiquement fragile et peu fiable, et comment il peut être dangereux d’y fonder un argument, en particulier dans le contexte d’une comparaison.

Avant de poser le problème de la comparaison, étudions le d’abord sur un pays isolé, la Mauritanie par exemple.

En 2026, la Mauritanie a enregistré un taux de réussite final de 22,63% (13662 admis toutes sessions confondues / 60376 participants à l’examen. Mauribac). D’emblée, vous pouvez bien imaginer les nombreuses façons qu’il y a de jouer sur ce nombre de participants sans toucher au nombre d’admis pour produire un effet voulu. Une mesure pourrait par exemple rendre l’accès à la terminale plus difficile (durcir successivement les passages en seconde, en première et en terminale). Ainsi sans opérer le moindre renforcement pédagogique ou réforme éducative, elle pourrait améliorer le taux de succès au bac rien qu’en dégradant le taux d’accès à la terminale ! Une sorte de stratégie consistant à présenter les meilleurs, les plus susceptibles de réussir. Le taux d’admission pourrait ainsi évoluer vers les niveaux les plus hauts ! Avec 22770 participants, le même nombre d’admis de 2026, à savoir les 13662, représenterait un taux de 60%.

Le problème du taux, vous l’avez saisi, c’est que son dénominateur, ce sur quoi on rapporte le succès, dépend lui-même du système à évaluer; et est de ce fait sensible à des effets internes au système. Une politique brusque de facilitation de l’accès à la terminale accroîtra drastiquement la participation d’une année à la suivante, et fera ainsi décroitre le taux d’admission de façon mécanique (à supposer un niveau des épreuves fixe). Et ce, sans qu’aucun effet d’une quelconque réforme de fond ne soit perceptible. Et inversement, une politique sévère d’accès à la terminale réduira brusquement la participation et augmentera en conséquence le taux d’admission au bac sans que le système ne hausse son niveau.

La règle générale, que cela soit en cette matière ou en une autre, est qu’on ne laisse jamais le dénominateur d’un taux sous le contrôle d’un système à évaluer, le nombre de participants n’étant déjà que le fruit du même système à évaluer !

Pour une règle plus solide, on ne demandera au système que de fournir le numérateur (le nombre de ses admis au bac dans ce cas), et le contexte englobant sera celui qui donnera le dénominateur auquel le numérateur fourni sera rapporté.

Pour illustrer à quel point ce taux d’admission est trompeur, restons dans le cas du bac mauritanien. On compare les taux d’admission à la session normale pour les années 2025 et 2026 : 20,80% pour 2025 vs 13,56% pour 2026. Quel effondrement dirions-nous ! Mais croyons-nous vraiment qu’il serait là une signature d’un changement notable du système qui se serait opéré en quelques mois ? En tout cas, si le taux d’admission était si parlant à faire état d’une évaluation, ce serait le cas.

Mais en regardant plus en détails, on voit que la participation en 2025 était de 49819, soit de 17,5% moins que celle de cette année (2026). Ainsi, on observe une ouverture notable à l’examen du bac qui a eu lieu cette année, et qui ne peut évidemment pas être expliquée par un quelconque boom démographique ! Il s’agit vraisemblablement d’une mesure appliquée. À titre d’exemple, de 2024 à 2025, l’incrément a été plus conventionnel : de 47217 participants, on est passé à 49819 (soit une augmentation d’env. 5%).

Tout cela nous montre qu’au sein d’un même système, quelques opérations superficielles peuvent avoir un impact significatif sur le taux d’admission. Il serait donc imprudent d’en user sans prendre des précautions strictes.

Quel taux donc utiliser pour exploiter l’admission au bac afin de se renseigner sur l’état de santé d’un système ou sur son évolution ?

Le message principal de la discussion ci-dessus est que pour qu’un taux (un critère) soit admissible, le dénominateur ne doit pas être atteignable par les effets internes au système. Il doit être hors de portée d’un quelconque contrôle de celui-ci et même de la moindre de ses influences. Cela a, entre autres, motivé l’introduction du fameux taux de diplomation: Tout en gardant le nombre d’admis au numérateur, le dénominateur devient le nombre de jeunes qui ont l’âge théorique d’obtenir le diplôme en question (ici le bac). Si en règle générale on est inscrit à l’école à 6 ans et qu’on doit faire 6 ans au primaire et 7 ans au secondaire, alors 19 ans est l’âge théorique au bac. Une formule plus complète tiendra en compte les irrégularités pouvant intervenir (redoublements, entrées tardives, sauts de classes, etc.) Mais le principe reste le même; on ne fera que procéder à une moyennisation/pondération pour réadapter cet âge. L’intérêt d’adopter un tel dénominateur démographique est multiple:

1) Il est hors de contrôle du système éducatif. Il est une donnée de la population et n’est en aucun cas influençable par une mesure ayant trait à l’accès à la terminale par exemple.

2) On peut utiliser plus confortablement le taux qui en découle pour comparer des systèmes en vigueur dans des pays différents; car justement le facteur démographique (qui serait problématique) aura déjà été corrigé dans la formule (voir ci-dessus).

Donc, pour un taux plus solide, il convient d’utiliser le dénominateur démographique. Il est certes plus délicat à mettre au point par comparaison avec le dénominateur des participants ( à l’origine du taux critiqué); mais il évitera de se fourvoyer dans l’analyse et les conclusions.

Par exemple, prenons les cas de la Mauritanie et du Mali. Année 2026. On trouve ces taux d’admission : 22,63% vs 34,23% en faveur du Mali. Le Mali a enrégistré env. 129 000 candidats ayant participé.

Si on en reste au taux d’admission, on pourra conclure que le système malien dans son état de 2026 est plus productif que le système mauritanien; et de loin (11,6 points de pourcentage de différence) ! Mais inutile de répéter que ce critère est bancal.

Reprenons l’affaire avec le taux le plus stable, basé sur le dénominateur démographique. On le fera à titre indicatif. Combien donc de prétendants naturels au bac ont pu l’avoir dans chacun des deux systèmes ? Le plus productif sera, non pas celui qui aura le plus d’admis parmi les participants, mais celui qui aura le plus d’admis parmi ceux en âge théorique d’avoir le bac.

Pour les besoins de la démonstration, je fais opérer une moyennisation autour de 20 ans, avec des marges de 5 vers le haut et vers bas : une procédure bien améliorable s’il s’agissait d’une communication académique ! Mais elle est tout à fait suffisante pour incorporer bien des aspects de l’idée et sied à notre format de communication. On trouve ainsi qu’au Mali, env. 510 000 jeunes étaient en âge de prétendre au bac contre env. 110 000 jeunes en Mauritanie. Ainsi les quelques 44,150 admis Maliens représentent 8,56% des concernés. Et les 13662 admis Mauritaniens représentent 12,42% de sa population « bacheliable ». Les performances des deux systèmes peuvent donc être plus clairement comparées, et surtout ces systèmes peuvent être regardés par rapport à leur mission de base (une dizaine de pourcents reste en effet bien bas). Aussi, on entrevoit une inversion de classement qui peut paraître spectaculaire ! En réalité, cet ordre est beaucoup plus logique si on met en perspective les difficultés inouïes que le Mali traverse depuis des années maintenant. Cette inversion est bien solide; si par exemple on ressert l’intervalle autour de 20 ans en prenant des marges de 3 ans de chaque côté, on ne ferait varier que très peu ces taux: 7,82% vs 11,98%, toujours en faveur de la Mauritanie.

Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : on arrive à mieux évaluer les lacunes et les progrès d’un système en adoptant un critère qui, au delà de sa solidité, encode clairement la mission qui doit être celle d’un système éducatif : faire admettre le plus grand nombre de sa population cible de base, et non de ceux qu’il aura sélectionnés pendant son déroulement… D’ailleurs, le nombre de participants au bac lui-même, au lieu d’être pris pour un dénominateur d’un taux de performance, doit être rapporté au dénominateur démographique afin de définir ainsi un taux de participation, permettant de s’assurer que la participation reste normale, et d’observer si elle est révélatrice de phénomènes indésirables tels des bouchons, une déperdition scolaire massive, une faible scolarisation, etc.
Par exemple, étudions le taux de participation des « bacheliables » maliens et mauritaniens en 2026.

Mali : env. 25%
Mauritanie : env. 55%

À la lumière de ces chiffres, l’on voit mieux les problèmes spécifiques à chacun des systèmes: la faible performance du système malien tient plus à la faible participation là où celle du système mauritanien tient davantage à la faible admission. On a ainsi deux fragilités à profils différents. Pour ce qui concerne la Mauritanie, on peut regarder d’un œil positif la relative grande participation et appeler à des mesures plus profondes à même de soutenir une meilleure admission.
Pour résumer, traduisons en formule le taux qu’il convient d’adopter :

Taux de diplomation = admis/cohorte = (participants/cohorte)x(admis/participants).

Sous la deuxième forme, l’on voit clairement un produit entre le taux de participation de la cohorte et le taux d’admission des participants. Ce qui revient à dire que pour passer du taux d’admission au taux de diplomation, il faudra juste le multiplier par le taux de participation. La cohorte étant ce fameux nombre de jeunes en âge théorique d’obtenir le diplôme en question.

 

 

Le 17 août 2026

Prof. Mouhamadou Sy

Dr. Mouhamadou Sy

 

 

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