Un mariage à 20 millions de dollars, symbole du clientélisme au Zimbabwe

Le président et tous les membres du gouvernement, ainsi que les hommes les plus riches du pays, ont assisté, en mai, aux noces du fils du principal magnat du Zimbabwe et conseiller présidentiel, Kudakwashe Tagwirei.

Le Monde – Faste et splendeur. Au Zimbabwe, le mariage de Taonanyasha Tagwirei et Poneso Janda a pris des allures d’événement d’Etat. La cérémonie s’est déroulée au mois de mai dans un club de polo de la banlieue de Harare, la capitale, mais le détail des extravagances qui l’ont accompagnée n’en finit pas d’émerger. Le marié n’est pas un inconnu : Taonanyasha Tagwirei est le fils de Kudakwashe Tagwirei, principal magnat du pays et conseiller présidentiel. Pour autant, personne ne s’attendait à voir l’intégralité du gouvernement quitter ses ministères pour se joindre à la fête, et le président Emmerson Mnangagwa en personne prononcer un discours.

Quant aux hommes d’affaires les plus riches du pays, tous présents, ils ont su se montrer extrêmement généreux au moment de sortir le chéquier. Selon l’agence de presse Bloomberg, la liste de mariage, astronomique, avoisine les 20 millions de dollars (17,3 millions d’euros). Voitures d’exception, dons de plusieurs millions de dollars en cash, sacs de luxe et des dizaines d’hectares de terres agricoles font partie des présents offerts aux mariés. Une telle démonstration d’opulence est non seulement démesurée dans une nation installée dans les tréfonds du classement de l’indice de développement humain de l’Organisation des Nations unies – 153e sur 193 pays en 2025 – mais elle offre également une illustration du clientélisme décomplexé qui prévaut dans le pays d’Afrique australe.

S’il s’agissait du mariage de son fils, le personnage principal de la cérémonie fut bien Kudakwashe Tagwirei. Surnommé « Queen Bee » (« la reine des abeilles ») tant il domine le monde des affaires au Zimbabwe, l’investisseur a fait fortune dans les mines, le pétrole et le secteur bancaire en raflant de nombreux appels d’offres publics. Autant de contrats qu’il a obtenus en faisant don de centaines de voitures de luxe au président, Emmerson Mnangagwa, à son entourage ainsi qu’aux cadres du parti au pouvoir, l’Union nationale africaine du Zimbabwe-Front patriotique (ZANU-PF).

Corruption endémique

Sa générosité sans pareille lui a permis de devenir l’un des caciques du parti en 2025, et fait de lui l’un des hommes les plus courtisés par les hommes d’affaires zimbabwéens désireux de se voir attribuer à leur tour des marchés publics. Ils n’hésitent pas pour cela à couvrir sa famille de cadeaux. L’ascension de Kudakwashe Tagwirei rappelle l’enchevêtrement des mondes politique et des affaires au Zimbabwe, où la corruption est endémique – en 2025, Harare se classait au 157e rang, sur 182 pays, de l’indice de perception de la corruption de l’ONG Transparency International. La presse zimbabwéenne, pourtant placée sous un contrôle étroit, qualifie ces conflits d’intérêts de « capture de l’Etat » par les élites.

En 2020 et 2024, le Trésor américain a sanctionné l’homme d’affaires pour avoir « apporté une aide matérielle, un soutien financier, des services (…) à la corruption » et « offert des cadeaux de grande valeur à de hauts responsables du gouvernement zimbabwéen afin d’obtenir un accès privilégié aux ressources ». S’il en est la principale incarnation, Kudakwashe Tagwire s’inscrit en plein dans la pratique clientéliste du pouvoir. Après avoir obtenu son indépendance en 1980, le pays d’Afrique australe a connu une brève parenthèse marxiste avant que l’ancien président, Robert Mugabe (1987-2017), ne mette en place un système de favoritisme, dans lequel l’armée et ses proches ont été cooptés à la tête de l’Etat.

Le procédé a été perfectionné depuis 2017 par son successeur, Emmerson Mnangagwa. Alors que les ressources nationales ont longtemps été la chasse gardée des vétérans de la lutte d’indépendance, l’actuel président a fait émerger une génération de « tenderpreneurs », ces hommes d’affaires dont l’immense fortune émane d’appels d’offres publics (tender, en anglais) et de détournements de fonds dans ce pays minier riche en or, en lithium et en diamants.

Bénéficiant de la protection du président, les oligarques zimbabwéens redoublent d’extravagance. Le controversé homme d’affaires Wicknell Chivayo, qui a fait fortune dans le secteur de l’énergie, lui aussi grâce aux appels d’offres publics, a déboursé 250 000 dollars au mariage du fils Tagwirei. L’homme est coutumier du fait. Il s’est fait connaître en offrant une fois par semaine des Mercedes-Benz et des Range Rover à des hommes politiques, à des artistes ou à des inconnus, avant de publier le tout sur ses réseaux sociaux.

Au mois d’avril, il a donné un 4 x 4 de luxe et une liasse de 50 000 dollars à une élue de l’opposition afin qu’elle vote en faveur de la réforme constitutionnelle – approuvée en juillet –, qui a permis à Emmerson Mnangagwa de prolonger son mandat de deux ans. A l’instar de Wicknell Chivayo, les oligarques se sont mobilisés pour que leur principal allié se maintienne à la tête de l’Etat.

 

 

Source : Le Monde – (Le 11 août 2026

 
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