Il y a 90 ans, Jesse Owens faisait un pied de nez à Adolf Hitler

«S’il y a une seule personne qui incarne l’athlète olympien par excellence, c’est Jesse Owens.»

Le Devoir Chaque année est l’occasion de souligner des anniversaires d’événements au chiffre rond. Il y a 10 ans comme il y a 100 ans, ils ont marqué la petite ou la grande histoire… et trouvent parfois écho dans notre monde actuel. Aujourd’hui, retour sur le symbole Jesse Owens, qui est entré dans la légende il y a neuf décennies tout rond.

Il y a des moments où des exploits sportifs marquent l’histoire. Et d’autres où l’histoire donne une valeur exceptionnelle à une performance athlétique. Les quatre médailles d’or remportées en 1936 par l’athlète afro-états-unien Jesse Owens aux Jeux olympiques de Berlin, en pleine montée du nazisme en Allemagne, incarnent cette double exceptionnalité.

« Le message qu’il a passé [à Berlin] et qui résonne depuis 90 ans repose sur ses exploits sportifs. Et ses exploits sportifs prennent une importance encore plus grande en raison du contexte dans lequel ils ont été accomplis. Ces deux aspects sont indissociables », raconte à partir de New York le journaliste sportif d’ESPN Jeremy Schaap, auteur du livre Triumph. The Untold Story of Jesse Owens and Hitler’s Olympics.

Les performances de Jesse Owens — qui a remporté les épreuves du 100 mètres, du 200 mètres, du saut en longueur et du relais 4 × 100 mètres dans ces olympiades censées être une vitrine du nazisme — transcendent les limites du sport, explique-t-il. « Aujourd’hui, 130 ans après le début de l’ère moderne des Jeux olympiques, s’il y a une seule personne qui incarne l’athlète olympique par excellence, je suis profondément convaincu que c’est Jesse Owens. »

Avant même de faire son entrée au stade de Berlin en août 1936, Owens était déjà un athlète d’exception, rappelle à partir de Paris l’historien états-unien David Wallechinsky, qui a couvert 21 Jeux olympiques et cofondé la Société internationale des historiens olympiques. « Dans une compétition en mai 1935, il avait battu cinq records du monde en l’espace de 45 minutes. » Le sprinteur de 22 ans était arrivé dans la capitale allemande quelques mois plus tard au sommet de sa forme.

Inscrit à trois épreuves, Jesse Owens s’était joint à la dernière minute au relais 4 × 100 mètres. En remportant quatre médailles d’or en athlétisme dans une même olympiade, l’icône des Jeux de Berlin a établi un record qui est resté inégalé pendant 48 ans. En 1984, Carl Lewis a lui aussi remporté quatre fois l’or aux JO de Los Angeles. « Mais c’était à la maison », fait remarquer David Wallechinsky. « Et en 1936, il n’y avait pas de dopage. Jesse Owens était tout simplement meilleur que tous les autres [à cette époque]. »

Immense portée symbolique

Les nazis, qui clamaient la suprématie de la race aryenne, étaient au pouvoir depuis trois ans lorsque le coup d’envoi des JO de Berlin avait été donné. « Jesse Owens comprenait qui ils étaient et ce qu’ils représentaient », souligne Jeremy Schaap. « Il savait que s’il s’imposait en tant qu’homme noir, ce serait un message d’une immense portée symbolique. » Sa priorité absolue demeurait néanmoins sa performance sportive, croit David Wallechinsky. « Il voulait gagner. […] Les athlètes essaient de faire abstraction de ce qui se passe autour d’eux. »

Les athlètes noirs des États-Unis étaient ciblés par la propagande du Troisième Reich, explique l’historien. « [Les nazis] disaient que les athlètes blancs américains n’étaient pas assez bons et qu’ils devaient donc faire appel à des “auxiliaires noirs”. » Malgré la férocité de la rhétorique raciste, la foule allemande a vite été conquise.

« Il a été acclamé », raconte Jeremy Schaap. « [Les Allemands] n’ont pas pu résister à Jesse Owens, qui avait une personnalité tellement fascinante, charismatique et attachante. Le public l’adorait. » À l’époque, il n’y avait pas de dispositif de sécurité comme aujourd’hui autour des athlètes. « [Les Allemands] allaient frapper à la fenêtre de sa chambre au village olympique pour essayer d’obtenir son autographe alors qu’il dormait », ajoute David Wallechinsky.

Humilié par son propre pays

L’histoire a longtemps retenu que Hitler a refusé de serrer la main de l’athlète noir. Mais un tel face-à-face n’a jamais eu lieu, assure l’historien. En rentrant chez lui, aux États-Unis, le roi des JO de Berlin a néanmoins replongé dans un système lui aussi profondément raciste, où régnait la ségrégation. Peu après son retour, Jesse Owens a lancé : « Hitler ne m’a pas snobé — c’est [Franklin D. Roosevelt] qui m’a snobé. Le président ne m’a même pas envoyé de télégramme. » L’athlète né en Alabama n’a reçu ni félicitations personnelles ni invitation à la Maison-Blanche.

Et même si Jesse Owens a été le premier athlète afro-états-unien à être pleinement reconnu par le public états-unien blanc, il a dû cumuler les petits boulots (gérant d’un nettoyeur, pompiste, participant à des courses d’exhibition contre des chevaux) à son retour de Berlin pour subvenir aux besoins de sa famille. Ce ne sont que des années plus tard qu’il a pu vivre décemment de sa notoriété, en tant que conférencier et représentant de marques et d’organisations.

Symbole de l’antiracisme, Jesse Owens n’était pas pour autant un militant des droits civiques comme l’ont été d’autres sportifs, comme Muhammad Ali, John Carlos ou Tommie Smith. En 1968, la légende de l’olympisme a même publiquement critiqué les poings noirs levés de Carlos et Smith aux JO de Mexico, qui visaient à dénoncer les discriminations raciales. « Sa personnalité, sa manière d’être et sa façon d’agir faisaient qu’il privilégiait une approche plus progressive, par étapes », explique Jeremy Schaap.

La posture de Jesse Owens — cible de virulentes critiques — a toutefois évolué au fil du temps. En 1972, l’athlète a publié un livre au titre évocateur, I Have Changed («J’ai changé»), dans lequel il révise son approche initiale contre le racisme. « Je me suis rendu compte que le militantisme, dans le meilleur sens du terme, était la seule réponse possible pour les Noirs, et que tout homme noir qui n’était pas militant en 1970 était soit aveugle, soit un lâche », a-t-il écrit.

Les Jeux olympiques de 1940 et 1944 ayant été annulés, Jesse Owens n’aura participé qu’aux seuls JO de Berlin au cours de sa carrière sportive. « Qui sait ce qui se serait passé s’il avait pu concourir de nouveau ? » se demande David Wallechinsky. Malgré cette ellipse, Jesse Owens a laissé sa marque dans l’histoire, d’une manière unique, par la portée de son exploit sportif. Son histoire mérite d’être racontée « aussi longtemps qu’on s’interrogera sur la manière dont le sport peut changer le monde », affirme Jeremy Schaap.

 

 

Magdaline Boutros

 

 

Source : Le Devoir (Canada)

 

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page