Seneplus – Pendant des siècles, la production du savoir reconnu, publié et consacré par les institutions a été largement dominée par les hommes. Non par nature, mais par construction. Les universités leur étaient plus accessibles, les académies largement façonnées à leur image, les circuits de publication et de consécration privilégiaient massivement leurs noms. Reconnaître cette histoire n’est ni attaquer les hommes de science ni nier leurs contributions. C’est refuser l’amnésie qui présente l’histoire du savoir comme un espace naturellement neutre et méritocratique, alors qu’il fut longtemps structuré par des rapports de pouvoir profondément inégalitaires.
Le schéma est ancien et documenté. En 1967, alors doctorante à Cambridge, Jocelyn Bell Burnell identifie les premiers pulsars. En 1974, le prix Nobel de physique récompense Antony Hewish et Martin Ryle, mais pas la jeune chercheuse, dont le rôle dans la découverte fut pourtant décisif. Ce type de mécanisme n’est pas un accident isolé. Dans un article devenu classique, The Matthew Matilda Effect in Science, publié en 1993, l’historienne des sciences Margaret W. Rossiter qualifie d’« effet Matilda » cette tendance systémique à sous-attribuer aux femmes leurs découvertes, à minimiser leur contribution ou à les effacer des récits de la science.
Mais ces exemples viennent d’ailleurs. Au Sénégal comme dans une grande partie de l’Afrique de l’Ouest, les données systématiques sur ces mécanismes restent encore rares, dispersées et insuffisamment consolidées. Faute de recherches produites à partir de nos propres contextes, nous empruntons souvent des grilles d’analyse conçues ailleurs et finissons parfois par lire nos réalités avec les mots des autres. Cette faiblesse documentaire n’est pas un détail : elle révèle aussi une difficulté structurelle à constituer nos expériences en objets légitimes de savoir.
Pourtant, les femmes africaines ont produit du savoir et continuent d’en produire. Les figures de proue ne manquent pas. Wangari Maathai, scientifique et militante écologiste, première femme d’Afrique de l’Est et centrale à obtenir un doctorat, a fondé le Green Belt Movement avant de devenir, en 2004, la première Africaine lauréate du prix Nobel de la paix. Au Sénégal, où les femmes sont de plus en plus nombreuses à l’université, la société civile et les espaces professionnels, nous savons encore trop peu mesurer ce qui est cité, qui dirige la recherche, qui siège dans les instances de validation et quels savoirs restent hors des institutions.
Pourtant, Mariama Bâ, à travers son chef-d’œuvre Une si longue lettre, distingué par le premier prix Noma, a inscrit la condition des femmes sénégalaises dans le patrimoine intellectuel mondial. Penda Mbow, historienne pionnière, porte depuis des décennies une réflexion savante sur le genre, la citoyenneté, la société et les transformations contemporaines.
Ces trajectoires d’excellence existent. Mais combien d’autres femmes, parmi nos sœurs, nos mères et nos aînées, ont observé, compris, transmis, innové et pourtant sont restées anonymes ?
Dès lors, une question délicate se pose à nous, femmes : qui peut légitimement parler ? Qui sera écoutée ? Qui sera crue ?
La tentation est grande de confier ce plaidoyer aux seuls experts surdiplômés, jugés plus difficiles à contester sur le terrain académique. Mais cette logique est un piège. Si seules les femmes ayant « prouvé » leur valeur selon les critères du système dominant sont autorisées à questionner ce système, celui-ci se protège lui-même. Ce n’est pas de la légitimité : c’est un filtre supplémentaire qui exclut celles dont le savoir ne porte ni titre universitaire ni signature institutionnelle.
Cette question n’est pas abstraite. Elle se pose chaque jour dans les espaces fragiles, aux frontières et dans les communautés touchées par les conflits. C’est précisément là qu’agissent celles que nous appelons les sentinelles. Dans le cadre des résolutions « Femmes, Paix et Sécurité », ces femmes de terrain observent, analysent et documentent la vie des zones fragiles, des frontières et des communautés exposées aux conflits. Elles saisissent des réalités que nombre de rapports académiques ou institutionnels perçoivent mal, tardivement ou de manière fragmentaire : le quotidien des femmes et des enfants là où l’État est lointain, où les services publics sont fragiles et où la violence peut devenir proche.
Arrêtons-nous sur ce mot : Sentinelle.
Emprunté au vocabulaire militaire, il désigne historiquement celui qui veille, posté à la frontière ou à l’entrée du camp, attentif au danger qui approche. En attribuant ce terme à des femmes engagées dans la paix et la cohésion sociale, nous opérons un double renversement. D’abord, la Sentinelle n’est plus nécessairement un homme en arme, mais une femme de paix. Ensuite, sa mission n’est pas de faire la guerre, mais de faire barrage à la violence par la vigilance, l’écoute, la médiation et l’alerte.
La Sentinelle ne fait pas que regarder : elle veille. Elle est souvent l’un des premiers capteurs des signaux faibles d’une crise à venir. Elle sait lire des silences, percevoir une tension entre communautés, repérer une rupture dans les habitudes, comprendre qu’un conflit autour d’une ressource, une rumeur ou un sentiment d’injustice ; tous ces signaux peuvent annoncer une dégradation plus grave.
Dans de nombreuses communautés rurales de l’Afrique de l’Ouest et du Sahel, les femmes accumulent ainsi, par leurs activités quotidiennes et leurs responsabilités communautaires, une connaissance fine des points d’eau, des usages partagés des ressources, des mobilités, des vulnérabilités familiales et des tensions émergentes. Elles participent à des médiations discrètes, préviennent des ruptures, maintiennent des liens. Pourtant, ces connaissances restent trop souvent marginalisées dans les analyses géopolitiques, les systèmes d’alerte et les dispositifs de planification publique.
Ce savoir, né de l’expérience vécue et de l’observation directe, n’est pas un sous-savoir. Il constitue une connaissance située et une ressource stratégique indispensable, que la recherche académique devrait davantage documenter, confronter et intégrer. L’enjeu n’est pas d’opposer l’expérience au savoir scientifique ni le terrain à l’université. Il est de reconnaître qu’une compréhension sérieuse du réel exige leur dialogue.
Or, les Sentinelles se taisent souvent. Ce silence doit être compris pour ce qu’il est : non comme une absence de pensée ou de courage, mais parfois comme le prix réel de la parole publique. Pour celles qui vivent au cœur des communautés, dénoncer une injustice, nommer une violence ou contester un rapport de pouvoir peut entraîner l’isolement, la stigmatisation, la perte d’opportunités, voire des menaces. Le silence peut devenir une stratégie de survie. Mais ce mutisme laisse le terrain libre à ceux qui préfèrent le statu quo. Il prive aussi les plus jeunes des mots nécessaires pour nommer leurs propres réalités.
Sortir de cette invisibilité ne consiste donc pas simplement à « ajouter des femmes » dans les bibliographies ou à féminiser les jurys pour la forme. Il s’agit de produire le savoir autrement. Cela exige de reconnaître tous les points de vue, d’interroger la prétendue neutralité des systèmes de consécration, de documenter nos propres réalités et de ne pas les figer exclusivement dans des grilles d’analyse exogènes.
Nous devons citer davantage les chercheuses africaines. Interroger les comités où l’homogénéité masculine semble aller de soi. Créer des passerelles entre universités, communautés et organisations de terrain. Former la prochaine génération à l’histoire réelle du savoir, avec ses avancées, mais aussi avec ses silences et ses exclusions.
Une science qui minore durablement la contribution des femmes n’est pas neutre : elle est incomplète. Les Sentinelles qui portent cette réflexion, seniors ou juniors, universitaires ou actrices de terrain, n’ont pas à attendre une autorisation institutionnelle pour nommer ce qu’elles voient. La légitimité ne se quémande pas. Elle s’exerce, dans l’acte même de produire, de documenter et de transmettre.
Une société qui ne reconnaît pas celles qui produisent le savoir finit toujours par s’appauvrir intellectuellement. Car invisibiliser une voix ne fait pas disparaître la réalité qu’elle décrit.
Les Sentinelles continueront donc d’observer, de documenter et de transmettre. Non parce qu’on leur en aura donné la permission, mais parce qu’une paix durable ne peut se construire sur des savoirs incomplets.
Source : Seneplus (Sénégal)
Les opinions exprimées dans cette rubrique n’engagent que leurs auteurs. Elles ne reflètent en aucune manière la position de www.kassataya.com
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com




