– « L’ubuntu est suspendu jusqu’à nouvel ordre. » Cette petite phrase de Jacinta Ngobese-Zuma, figure de proue du mouvement anti-immigration illégale March and March, a été lancée incidemment, en mai, au cours d’un rassemblement dans un quartier du Cap. Elle illustre pourtant la manière dont certains groupes ont choisi de tourner résolument le dos aux idéaux du vivre-ensemble promus lors de l’avènement de la démocratie sud-africaine.
En Europe, le mot ubuntu est surtout connu par les passionnés d’informatique pour être l’une des distributions de Linux, le système d’exploitation libre et gratuit. L’entrepreneur anglo-sud-africain Mark Shuttleworth, à la tête de la société qui a développé Ubuntu, n’a pas inventé ce nom : il l’a emprunté à une notion présente dans toutes les langues bantoues, synonyme d’entraide et de partage.
Le terme renvoie à un proverbe en langue zoulou : « Umuntu ngumuntu ngabantu », qui peut se traduire par « Je suis parce que nous sommes ». Popularisées par les pères de la « nation arc-en-ciel » et notamment Nelson Mandela, les valeurs de l’ubuntu ont guidé bien des décisions de l’après-apartheid, de la mise en place de la commission vérité et réconciliation à la rédaction d’une Constitution très progressiste, en passant par la politique d’accueil des réfugiés.
Mais les rêves de 1994 se sont aujourd’hui évanouis face à la montée du chômage qui touche désormais 32,7 % de la population, et devant un taux d’inégalité parmi les plus élevés au monde. En réponse, certains ont créé des boucs émissaires : les immigrants venus de pays pauvres. L’Afrique du Sud a déjà connu plusieurs vagues de xénophobie ces dernières décennies, à l’image de celle de 2008, qui a fait 62 morts.
Stéréotypes, rejets et colère
Le pays a été longtemps critiqué pour son ambivalence, érigeant l’ubuntu comme boussole morale tout en tolérant les discours anti-immigrés récurrents. Désormais, l’ambiguïté est levée : cette philosophie humaniste est ouvertement rejetée par plusieurs groupes en colère. C’est une rupture symbolique avec les figures tutélaires désormais disparues, tel l’archevêque Desmond Tutu, qui avait présenté ses excuses après les violences anti-immigration de 2008.
Pourtant, ce rejet de l’ubuntu « devrait être un signal d’alarme », a mis en garde sa fondation en mai. « Le fait de nier l’humanité de certains groupes est une stratégie bien connue des xénophobes, des nationalistes et des suprémacistes », poursuit l’institution, créée en 2005, n’hésitant pas à citer les exemples des juifs dans l’Allemagne nazie, des Tutsi rwandais ou encore des Palestiniens de Gaza.
Les Mozambicains, les Nigérians, les Bangladais, les Somaliens, les Malawites, les Pakistanais, les Congolais, les Ghanéens, les Zimbabwéens… Dans les discours de ces mouvements de citoyens mécontents, tous sont réduits à des stéréotypes et prennent la forme d’une marée de migrants sans papiers qui aurait envahi le pays, voleraient les places des Sud-Africains dans les hôpitaux, les écoles, les échoppes des townships et seraient responsables, presque à eux seuls, de la criminalité. Des organisations progressistes, notamment la Commission sud-africaine des droits humains et certains syndicats de travailleurs, ont beau dénoncer ces propos déshumanisants, les marches continuent.
L’explosion de colère a déjà eu des conséquences dramatiques puisque au moins trois étrangers africains – deux ressortissants mozambicains et un Malawite – sont morts, cette année, après des attaques xénophobes. Les promesses du gouvernement de durcissement de la politique migratoire et de renforcement des contrôles sur l’embauche de main-d’œuvre étrangère à bas coût n’ont pas suffi à apaiser les tensions : l’ensemble des groupes protestataires entend organiser de grands rassemblements mardi 30 juin, date présentée comme un ultimatum pour que les migrants en situation irrégulière aient quitté le territoire. Selon l’institut national des statistiques, près de 3 millions d’étrangers vivent en Afrique du Sud, ce qui représente environ 5 % de la population.
« Une régression en cours »
De quoi affliger les défenseurs du panafricanisme qui se souviennent que, sous l’apartheid, les camarades de lutte contre le régime ségrégationniste étaient accueillis les bras ouverts dans plusieurs Etats du continent. Après son interdiction dans les années 1960, le parti de l’ANC avait d’ailleurs installé son principal quartier général en exil à Lusaka, la capitale zambienne. « Je crois qu’il y a une régression en cours, s’est désolé l’ancien président Thabo Mbeki, fin mai. Ce sentiment d’intégration africaine que nous avions il y a vingt-cinq ans s’est, je pense, estompé. »
En retour, le reste du continent ne cache pas son amertume, avec des rapatriements très médiatisés de la part du Ghana, qui souhaite porter la question devant l’Union africaine. Et alors que se déroule la Coupe du monde de football, de nombreux supporteurs africains refusent d’afficher la moindre solidarité avec l’équipe nationale des Bafana Bafana, surnommée sur les réseaux sociaux « Xeno FC ».
Dans la perspective du 30 juin, les départs volontaires organisés par les ambassades se sont poursuivis, avec des milliers de Malawites qui ont été évacués de Durban après plusieurs jours d’attente dans des conditions précaires. Une différence notable existe toutefois par rapport aux précédentes vagues de violences xénophobes : les émeutes de 2021, non pas liées aux questions migratoires mais à l’incarcération de l’ancien président Jacob Zuma, sont passées par là, faisant plus de 350 morts. Les autorités savent donc désormais à quel point ce type de situation peut dégénérer et ont renforcé leurs moyens et leur préparation en vue de possibles débordements et pillages.
Source :
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com




