L’époque – Le livre s’intitule Guide complet d’aventure : le manuel de survie du voyageur moderne. Il est en vente sur Amazon depuis le 20 mars, il compte 134 pages et coûte 17,05 euros. Si l’on en croit la présentation, c’est « une méthode redoutable pour retrouver la liberté de voyager intelligemment, hors des sentiers battus », signée par « l’auteur baroudeur et écrivain Julien Blanc-Gras ». Julien Blanc-Gras, c’est moi. Et, en effet, je suis un écrivain qui voyage. Le problème, c’est que je n’ai jamais écrit ce livre.
C’est d’abord la sidération qui l’emporte quand je tombe sur ce produit, par hasard, en consultant la page Amazon consacrée à mes ouvrages. Puis, l’évidence saute aux yeux. C’est un « fake » grossier généré par une intelligence artificielle (IA). La couverture est hideuse, la quatrième est rédigée avec des bullet points, et il est « publié indépendamment ». Le phénomène des faux livres commercialisés en ligne n’est pas neuf. Depuis quelques années, des romans entièrement créés par IA sont vendus sous des noms d’auteurs fictifs, au grand dam du secteur de l’édition, qui hurle au parasitisme. Ici, la situation est différente, car je ne suis pas fictif. C’est bien mon nom, sur la couverture. Une étape est franchie, celle de l’usurpation d’identité d’un écrivain.
Une recherche rapide m’apprend qu’une autrice américaine, Jane Friedman, a connu la même mésaventure. Personne d’autre en France pour l’instant, mais on peut supposer que mon cas ne restera pas isolé. Cette arnaque d’un nouveau genre soulève de nombreuses questions. Qui fait ça ? La notion d’auteur et le droit qui va avec sont-ils en train de se dissoudre dans l’intelligence artificielle ? Que fait la police ? Et pourquoi moi ?
Existe-t-il vraiment ?
Pour l’heure, j’aimerais déjà savoir si ce Guide complet d’aventure existe physiquement. Dans un geste masochiste, je clique sur le site de Jeff Bezos pour acheter ce livre de « Julien Blanc-Gras » en version brochée (il n’est pas disponible en e-book). Parviendra-t-il à mon domicile ? En attendant, les extraits lisibles sur la plateforme donnent un avant-goût du contenu : « Julien Blanc-Gras met son expertise à votre service pour des voyages réussis (…). Reprenez le contrôle et voyagez mieux, plus loin et moins cher. » Misère. Vingt ans d’activité littéraire, une quinzaine d’ouvrages publiés, des milliers de kilomètres de routes périlleuses parcourus afin de dénouer les mystères de la condition humaine ; tout ça pour finir estampillé influenceur marketing.
A mon grand étonnement, le colis arrive deux jours plus tard. C’est un objet qui a les apparences d’un livre. L’impression est pauvre et la mise en page pourrait être l’œuvre de ma grand-mère malvoyante. Le numéro ISBN – l’immatriculation du livre –, sans surprise, s’avère bidon. Comble du cynisme, chaque page est surplombée de la mention « matériel protégé par le droit d’auteur ». Le texte, d’une insondable nullité, présente malgré tout une certaine cohérence. « J’ai raté assez de correspondances, dormi dans assez de gares pour savoir que le bon voyageur n’est pas celui qui a le plus de gadgets, mais celui qui a la meilleure méthode. » Ce « je » est vraiment un autre. Le lecteur apprend notamment que, grâce à « moi », il maîtrisera la stratégie de l’« inflatroofing », qui permet « d’imperméabiliser son budget en contournant les algorithmes de réservation ». Vous ne connaissiez pas le terme « inflatroofing » ? Rassurez-vous (ou pas) : moi non plus. Google et ChatGPT non plus. Ça n’existe tout simplement pas.
Une sensation d’inquiétante étrangeté m’envahit en parcourant cette prose où affleurent de vagues réminiscences robotiques de mon style d’écriture, où les thèmes traversant mes romans – immersion culturelle, goût de l’imprévu, souci environnemental – sont remixés dans une novlangue de camelot sous ayahuasca refourguant des investissements en cryptomonnaies sur Instagram. Pour mesurer le niveau d’absurdité, il faut imaginer un faux Michel Houellebecq publiant « La dépression pour les nuls : mes meilleurs rayons Monoprix pour assister au déclin de la civilisation occidentale », ou un avatar de Virginie Despentes lançant le brûlot « Routine féministe : boostez votre conscientisation woke grâce aux codes promo ».
Comment cette daube est-elle fabriquée ? Une IA a dû digérer mon travail, ou ce qui est dit de mon travail sur Internet, pour le recracher sous cette forme chimérique. Un humain a-t-il pris la peine de prompter « écrire un livre à la manière de Julien Blanc-Gras » ? En tout cas, les faussaires se donnent beaucoup de mal pour engranger 17 petits euros.
« Les scammeurs ont repéré ton nom »
Spécialiste des tendances numériques et rédacteur en chef adjoint du média L’ADN, David-Julien Rahmil décrypte le processus : « J’imagine que ces scammeurs passent en revue les catégories “niche”, les livres de voyage, en l’occurrence. Ils ont repéré ton nom dans ce domaine. Ensuite, leur talent consiste à faire remonter leurs produits dans les algorithmes de recommandations. Si ça prend, ils impriment à la demande. Ça pourrait venir de la communauté des hustle bros, ces influenceurs business qui proposent de devenir riche en cinq minutes sur les réseaux. Ils lancent une arnaque qui rapporte peu, mais ils l’utilisent ensuite comme exemple pour vendre leur méthode “Comment gagner de l’argent en publiant un faux livre ?”. »
Reste la question : qui va acheter cette bouillie ? Sur Amazon, le Guide complet du voyageur ne recueille aucun avis. J’en serais presque vexé. Passé le stade de la sidération, il faut agir. Mettre un terme à ce délire, ne serait-ce que pour éviter à des acheteurs crédules de tomber dans le panneau. Je demande conseil auprès de ma vénérable maison d’édition. Mon éditeur s’avoue « à la fois abasourdi et démuni ». Le directeur trouve « très chic d’être copié ». On m’oriente vers le service juridique du groupe, qui ne peut pas faire grand-chose. C’est moi qui suis piraté, pas la maison d’édition, dont le nom n’apparaît pas dans l’affaire.
Sur les recommandations du Syndicat national des auteurs et des compositeurs, je déclare l’infraction à la répression des fraudes, puis j’alerte la plateforme Pharos. Et je clique sur « signaler un problème avec ce produit » sur la page Amazon du livre. Cela me renvoie à un formulaire que je remplis tant bien que mal, car l’option « utilisation illicite d’un nom d’auteur » n’est pas répertoriée.
« L’escroquerie, alors ? »
Je fais ensuite appel à Benjamin Domange, avocat spécialisé dans le droit d’auteur, qui me détaille les recours envisageables. « En droit pénal, l’usurpation d’identité n’est pas évidente dans ce cas. » Légère stupéfaction. « Même si ton nom est utilisé, il n’est pas démontré que cela trouble ta tranquillité, comme le requiert le texte. » L’escroquerie, alors ? « C’est défendable, mais pour un préjudice à 17 euros, on ne va pas se retrouver en haut de la pile des 11 500 plaintes quotidiennes. » Voyons dans le domaine de la propriété intellectuelle, où « attribuer faussement à un auteur une œuvre qu’il n’a pas créée constitue une atteinte à son droit à la paternité ». Cela se conclurait sans doute par une réparation symbolique. « Et en droit de la consommation, on pourrait dénoncer une pratique commerciale trompeuse », précise l’avocat. Dans tous les cas, cela nécessite d’identifier les vendeurs du faux livre. Pour remonter la piste, il faudrait qu’Amazon collabore.
Comment interpeller le géant de la vente en ligne ? « Amazon, en sa qualité d’opérateur, bénéficie en principe du régime de responsabilité atténuée applicable aux hébergeurs techniques, poursuit Benjamin Domange. En clair : sa responsabilité est engagée uniquement s’il a connaissance du caractère illicite. Or, la plateforme n’a pas d’obligation générale de surveillance. Nous pourrions envisager d’engager une procédure de référé pour obtenir judiciairement d’Amazon des données d’identification de la personne qui distribue l’ouvrage. Si tu es très motivé. »
Est-il judicieux de se lancer dans une bataille contre l’une des entreprises les plus puissantes de l’univers ? Ce serait beaucoup de temps et de frais pour un résultat incertain, dans une affaire à la gravité somme toute relative. Il est sans doute préférable d’activer le quatrième pouvoir en racontant cette histoire dans Le Monde. Ma petite péripétie se produit dans un contexte agité. « L’IA, c’est pire que le Far West, en ce moment. Ça tire dans tous le sens. On est dépassés, résume Maïa Bensimon, déléguée générale du Syndicat national des auteurs et des compositeurs. Ces situations aberrantes vont probablement se multiplier si on ne parvient pas à canaliser les dérives et à légiférer pour encadrer le marché. »
Face aux shérifs sans foi ni loi du capitalisme numérique, les créateurs tentent de se défendre et de faire respecter la propriété intellectuelle. En avril, 81 organisations professionnelles ont dégainé une tribune signée par 25 000 personnes, préconisant un texte sur la présomption d’utilisation des contenus culturels par les acteurs de l’IA. Une proposition de loi dans ce sens, transpartisane et portée par la sénatrice de l’Essonne Laure Darcos (Libres !), devait être débattue à l’Assemblée nationale le 11 juin. Débat reporté aux calendes grecques après une manœuvre d’obstruction parlementaire des députés du groupe Renaissance.
« Mobilisation sans précédent »
Parallèlement, le milieu d’ordinaire policé de l’édition connaît une ébullition quasi insurrectionnelle. Depuis l’éviction, le 14 avril, par Vincent Bolloré, du PDG de Grasset, Olivier Nora, on assiste à une mobilisation sans précédent pour préserver les libertés éditoriales et refonder le statut juridique ainsi que la protection sociale des écrivains. Un collectif de 600 autrices et auteurs – auquel j’adhère – réclame une nouvelle loi « adaptée aux conditions actuelles de l’exercice de nos professions ». On verra bien si cette idée retient l’attention du législateur.
Entre-temps, « mon » livre parasite a été retiré d’Amazon à la suite de mes signalements. Victoire. Mais il s’est aussi répandu, et il est maintenant en vente sur de nombreux autres sites, américains, danois ou coréens. Défaite. Nous, écrivains en chair et en os, tentons de mettre le monde en récits en peaufinant des phrases à la sueur de nos âmes. Traditionnellement, nous acceptions de céder les droits de nos œuvres à des entreprises qui les exploitent pour une durée allant jusqu’à soixante-dix ans après notre mort – et les conservent en cas de changement de propriétaire et d’orientation politique.
Aujourd’hui, les géants de la tech pillent notre travail pour alimenter leurs modèles d’IA, sans notre consentement et sans contrepartie. IA qui sature nos écrans et fait vaciller le réel. IA qui, désormais, peut s’approprier nos voix, nos images et nos noms dans des escroqueries minables. Bienvenue dans une ère où l’humain n’est plus qu’une hypothèse. Après tout, qu’est-ce qui vous prouve que c’est bien Julien Blanc-Gras qui a écrit cet article ?
Source : L’époque – ()
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