Courrier international – Au moment de ce témoignage, il ne voyait que sa libération. Plus d’un an après, le discours est tout autre. Malick, que nous avons interrogé le 15 mai 2026, au détour d’une visite à Kiev, ne veut plus entendre parler d’un retour au Sénégal.
Regard figé, le ton déterminé, il persiste et signe : “Je suis un prisonnier de guerre russe, je demande juste à ce que mes droits en tant que prisonnier de guerre soient respectés. Il faut arrêter de nous traiter comme des mercenaires. Nous ne sommes pas des mercenaires.”
Comme des milliers d’Africains, Asiatiques et ressortissants d’Amérique latine, Malick, présenté comme un brillant étudiant, avait rejoint la Russie pour des études de droit. Il s’est retrouvé dans les geôles ukrainiennes à la suite de son enrôlement dans l’armée russe, suivi de son envoi au front.
“Je ne peux rien demander au Sénégal, parce que j’ai choisi de m’engager pour l’armée russe. À la limite, j’ai trahi le Sénégal. Parce qu’il m’a donné la bourse d’étude pour la Russie. Et une fois en Russie, j’ai choisi de défendre un autre pays.”
Son cas est loin d’être isolé. Dans la salle, il y avait avec lui un Togolais et un Congolais (Congo-Brazzaville) tout aussi déterminés à purger leurs peines et à retourner dans leur pays adoptif (la Russie). En apparence, ils semblent agir en parfaite conscience, sans aucune contrainte. À l’exception peut-être d’un Marocain qui, lui, avait le regard noir, perdu dans le vide. Il est resté aphone tout au long de l’entretien réalisé par visioconférence avec la facilitation du Centre ukrainien de coordination pour le traitement des prisonniers de guerre.
La belle vie à Moscou
Nous avons rencontré à Kiev des organisations de défense des droits [humains] qui travaillent sur le sujet. Pour elles, la question est bien plus complexe. En vérité, confient plusieurs sources ukrainiennes dont l’organisation Truth Hounds [ONG ukrainienne de défense des droits humains qui documente et enquête sur les crimes de guerre en Ukraine], ces jeunes seraient victimes de “faux espoirs” qu’on leur fait miroiter.
Ils pensent que s’ils retournent en Russie, ils pourront retrouver leurs avantages : salaires bloqués, indemnités juteuses, nationalité promise, bref, la belle vie à Moscou après de bons et loyaux services…
“En sus de leurs salaires qui seraient bloqués dans des comptes, on leur a promis des passeports russes pour eux, mais aussi des papiers pour des membres de leurs familles. Ce qui fait qu’ils ne veulent pas rentrer dans leurs pays d’origine au risque de perdre tous ces avantages”, confirme un représentant du Centre de coordination pour les prisonniers, convaincu qu’une fois en Russie, ces jeunes sont renvoyés au front.
Des mirages successifs
Interpellé sur ce risque, le père de Malick, Sette Diop, dit espérer que ce ne sera pas le cas pour son fils, mais il a de sérieuses inquiétudes. En effet, il a été informé du cas d’un ressortissant de Kaffrine (même région que Malick [dans le centre du Sénégal]), engagé avant son fils et qui aurait subi ce triste sort. “Après sa guérison (le ressortissant de Kaffrine), il est retourné en Russie et a été immédiatement renvoyé au front où il a été tué, même pas une semaine après son retour”, témoigne M. Diop.
Dans cette affaire, tout semble être un mirage : le salaire, la nationalité, les avantages, entre autres promesses incitatives. En ce qui concerne l’octroi de la nationalité, c’est généralement assorti d’un délai d’un an. Pour le salaire, les jeunes envoyés au front ne peuvent immédiatement en profiter. Et ils ont peu de chances d’en voir la couleur, puisqu’une bonne partie n’en sortent pas vivants, car utilisés comme de la chair à canon…
“Sur le papier, ils ont effectivement signé un bon salaire. Mais une fois au front, ils n’ont pas accès à leurs comptes pour vérifier. Du coup, beaucoup ne savent pas s’ils ont reçu des virements ou pas. Et ils ont de grandes chances de mourir au front parce que ce sont eux qu’on envoie en première ligne alors qu’ils ne sont pas des militaires”, expliquent les experts de l’organisation ukrainienne Truth Hounds.
Dans le cas de Malick, il avait signé un contrat de six mois renouvelable. Cela fait plus d’un an qu’il croupit en prison dans une ville ukrainienne, loin du front. Son père est revenu sur les promesses qui lui ont été faites et qui l’ont poussé à s’engager : “On lui avait dit que pour les six premiers mois, il ne peut avoir la nationalité. Après renouvellement, il pourra avoir la nationalité, avoir des papiers pour son père et sa mère, et choisir trois autres personnes dans la famille à qui on donnerait des papiers.” Pour la rémunération, Malick s’attendait à 5 millions de FCFA par mois [environ 7 600 euros], assortis d’un montant de 5 millions à verser dès la signature.
Chantage administratif
Globalement, la Russie recrute chez les étudiants, les migrants étrangers sur place et enfin à travers des campagnes de recrutement sur les réseaux sociaux. Loin de certaines représentations, l’Afrique n’est pas le seul continent concerné. Sur un total de 28 394 étrangers recensés, 2 982 sont des Africains. Plus de 5 100 ont été tués, dont 486 Africains.
Ces chiffres ne tiennent compte que de ceux qui ont été formellement identifiés, avec leurs noms, prénoms, nationalités et autres données à caractère personnel. Les chiffres réels peuvent donc être bien plus importants.
Pour les Sénégalais enrôlés dans l’armée russe, on [en a dénombré] environ 19, formellement identifiés. Six auraient déjà été tués, un (Malick Diop) est en prison. Des sources contactées par Enquête confient que les chiffres sont beaucoup plus importants.
“On sait qu’il y en a beaucoup, mais il est difficile de donner des chiffres exacts. Ceux qui s’engagent le font volontairement. Le ministère des Armées n’a jamais contacté les autorités sénégalaises pour les informer”, confie une source établie en Russie.
Selon plusieurs sources, les jeunes Africains qui s’engagent ne savent pas toujours qu’ils seraient envoyés au front. On leur dit que c’est pour des travaux civils, mais une fois sur le terrain on les jette au front et en première ligne.
L’ONG Truth Hounds et la FIDH [Fédération internationale pour les droits humains] donnent en exemple un étudiant marocain parti pour faire ses études de médecine. Arrêté pour des motifs purement administratifs, il a été contraint de choisir entre la prison et l’engagement rémunéré dans l’armée. Son seul tort, c’est d’avoir changé d’appartement, sans aviser les services compétents, conformément à la législation.

“Personne ne veut mourir dans la misère”
En ce qui le concerne, Malick Diop n’a pas été contraint selon son propre témoignage. Il avait signé un contrat en bonne et due forme qui prévoyait son envoi en Ukraine. Son père a apporté toutefois quelques précisions. Malick, selon lui, était un peu perturbé et envisageait même de quitter la Russie pour l’Europe. “Quand il en a parlé à une connaissance russe, ce dernier lui a conseillé l’opportunité avec l’armée. C’est ainsi qu’il a accepté de signer le contrat”, a expliqué M. Sette Diop, non sans préciser que l’ami russe de Malick avait promis d’appuyer pour que son fils soit affecté dans les hôpitaux ou en tant que cuisinier.
Le point commun de tous ces jeunes, c’est d’être dans une situation de vulnérabilité, loin de leurs proches pour la plupart. Pour les inciter à s’engager, la Russie ne lésine pas sur les moyens. Elle leur promet parfois des bonus pouvant aller jusqu’à 3 millions de roubles selon leurs régions d’origine et leurs profils, soit 35 000 euros, soutiennent plusieurs sources.
Interpellé sur ses motivations, le Congolais – codétenu de Malick – impute toute la responsabilité aux dirigeants africains et à leurs “complices” occidentaux. “Si nous en sommes là, c’est à cause des Européens qui pillent le continent. Des jeunes Africains meurent tous les jours en mer pour fuir la misère. Nous ne comptons pas retourner dans nos pays pour être confrontés à cette même situation”, fulmine-t-il enragé, précisant qu’il a une femme et une famille russes et qu’il a choisi la Russie en toute connaissance de cause.
“Dites plutôt aux gouvernants et à leurs complices occidentaux de changer de politique, parce que personne ne veut mourir dans la misère”.
Aucun échange de prisonniers africains
Alors que les jeunes prisonniers semblent avoir hâte de retourner dans leur pays adoptif pour une raison ou une autre, la Russie, elle, ne semble pas du tout pressée de vouloir les récupérer. Depuis le début de la guerre, il y a eu au moins 75 échanges de prisonniers pour un nombre total de prisonniers échangés avoisinant les 19 000.
Jusque-là, aucun prisonnier africain n’a fait partie des échanges. Comme si ces derniers n’intéressaient que leurs familles. Même leurs États d’origine, pour ceux qui sont en prison en Ukraine, ne font absolument rien pour leur libération.
Dans le cadre de cette enquête, nous avons enregistré au moins 29 Africains dans les prisons ukrainiennes. Selon le Centre de coordination pour le traitement des prisonniers, ces Africains ne sont pas traités comme des mercenaires, mais comme des prisonniers de guerre. En tant que tels, les seules voies pour les libérer, ce sont soit une demande du pays pour lequel ils combattaient, soit la fin de la guerre.
L’autre option qui ne semble pas être écartée par les défenseurs des droits humains, c’est la voie diplomatique dans le cas où les pays d’origine en font la demande. La difficulté avec Malick, c’est que lui-même ne veut pas que le Sénégal s’implique.
Par ailleurs, il est reproché à la Russie de ne pas assister les familles. Le père de Malick Diop confirme tout en précisant qu’il ne s’est jamais rapproché de la Russie pour demander quoi que ce soit. “J’ai jusque-là tout confié à l’État du Sénégal. Je crois que c’est l’État qui doit parler à la Russie et à l’Ukraine s’il le faut, pour que Malick soit libéré. Nous leur avons confié le dossier depuis le début, mais je dois dire que ça n’a pas beaucoup évolué. Nous sommes juste rassurés qu’il se porte bien en prison”, a-t-il insisté.
Il n’y a pas longtemps, les services du ministère sénégalais des Affaires étrangères l’ont toutefois contacté et lui ont conseillé d’introduire une demande de soutien pour bénéficier de l’appui de la Russie, en tant qu’ayant droit. Voilà cinq mois que Sette Diop (le père de Malick) a déposé son dossier, mais aucune avancée notoire n’a été enregistrée.
Selon les derniers chiffres produits par le Centre de coordination pour le traitement des prisonniers, le Kenya, l’Égypte, le Cameroun et le Ghana figurent parmi les pays les plus représentés dans l’armée russe avec respectivement 772, 420, 387 et 337 combattants.
De tous ces pays, le Kenya est un des rares à prendre très au sérieux la question. Le pays a eu à entreprendre des démarches pour sommer la Russie d’arrêter les recrutements de ses citoyens pour aller se battre dans cette guerre lointaine. Il a aussi livré des chiffres sur le nombre de Kényans engagés dans ce conflit. Selon les services de renseignements du pays, il y aurait au moins 1 000 ressortissants kényans dans les rangs de l’armée russe.
Pour la sous-région ouest africaine, outre le Ghana, on note pour le Nigeria 215 combattants, environ 73 pour le Mali, 60 pour la Gambie, 27 pour le Niger, 19 pour le Sénégal, entre autres.
Du côté ukrainien aussi
Si l’engagement des jeunes Africains aux côtés de l’armée russe est assez bien documenté, il y a peu d’éléments probants sur leur enrôlement dans l’armée ukrainienne. Enquête a essayé de chercher si, dans les prisons russes, il y a des prisonniers de guerre ukrainiens d’origine africaine.
Pour le président du Mouvement international russophile, Souleye Anta Ndiaye, il n’y a aucun doute que l’Ukraine recourt également aux mercenaires :
“Aussi bien la Russie que l’Ukraine recrutent des mercenaires. Personnellement, j’ai rencontré à Moscou même un jeune Nigérian qui voulait rejoindre l’Ukraine, parce que paraît-il ils paient mieux.”
Selon le russophile, ces jeunes ne sont motivés que par l’argent, ils ne connaissent rien des enjeux de cette guerre qui se déroule à des milliers de kilomètres du continent. “Ce sont des jeunes en quête de conditions de vie meilleures. Alors dès qu’une porte s’ouvre, les plus audacieux s’engouffrent dedans”, analyse le spécialiste de la Russie, qui invite les États à prendre leurs responsabilités.
Du côté de l’Ukraine, on ne nie pas le recrutement d’étrangers dans l’armée, mais cela se fait en toute transparence, à travers une plateforme ouverte à cet effet [connue sous le nom de] Légion internationale pour la défense de l’Ukraine.
“Voilà ce qui nous différencie de la Russie, tout est fait de manière transparente, dans des langues que comprennent ceux qui s’engagent. Et tout ce qui arrive à ces volontaires, nous le communiquons à leurs États”, se défend la source diplomatique, qui peste :
“Ce n’est pas comparable avec la Russie qui trompe des innocents en leur faisant croire que c’est pour des activités civiles, qui leur fait signer des contrats qu’ils ne comprennent pas.”
Enquête a essayé par tous les moyens d’avoir la version de la Russie, à travers sa représentation diplomatique à Dakar, mais sans succès. Il nous a finalement été recommandé d’écrire via une adresse accessible sur le site de l’ambassade pour avoir une réponse officielle.
Enquête (Dakar)
Lancé en juin 2011, ce journal est né de la volonté de journalistes sénégalais de faire de l’investigation. En une année d’existence, il s’est imposé dans le paysage très concurrentiel de la presse sénégalaise
Source : Courrier international (France)
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com




