– Histoire « America 250 » (6/13). En avril 1876, le Tout-Washington assiste à l’inauguration d’une statue d’Abraham Lincoln émancipant les esclaves. Principal orateur, Frederick Douglass, ancien asservi lui-même, est connu pour ses apostrophes lancées aux Blancs. Comme lors d’un discours, en 1852, passé à la postérité.
Les Américains adorent les reconstitutions. Pas un moment d’histoire qui n’ait son club de reenactors, des citoyens ordinaires coiffés de tricornes ou de toques en peau de raton laveur pour rejouer une bataille ou un événement. Pas un personnage du passé qui n’ait son alter ego, sosie plus ou moins fidèle du modèle. Pour la seule guerre d’indépendance (1775-1783), on recense 250 groupes de figurants. Toutes périodes confondues, ils sont plus de 20 000 passionnés de reconstitutions. L’histoire, aux Etats-Unis, se vit. Et se revit.
Ce samedi 11 avril, à Washington, on recrée un événement datant de 1876 : l’inauguration, le 14 avril, d’une statue à la mémoire d’Abraham Lincoln, le 16e président, assassiné onze ans plus tôt, alors qu’il assistait à une représentation au Ford Theater, non loin de la Maison Blanche. La cérémonie se déroule au Lincoln Park, un parc bordé d’ormes et de magnolias dans le quartier de Capitol Hill, à l’ombre des temples néoclassiques qui portent haut les ambitions de la république américaine.
Toutes les célébrités de l’époque sont là : Ulysses Grant, le héros de la guerre de Sécession (1861-1865), incarné par Ken Serfass, un ancien marine de Californie, qui s’est installé à Gettysburg, en Pennsylvanie, pour être aux premières loges des reconstitutions de la bataille qui y a fait 8 000 morts en juillet 1863. Son rôle est largement muet, à l’image de son modèle. Ulysses Grant, le 18e président, a laissé le souvenir d’un homme de peu de mots, ce qui ne l’a pas empêché d’accomplir deux mandats à la Maison Blanche, de 1869 à 1877. « Un piètre président, a résumé le magazine Atlantic. Mais le général de guerre dont Lincoln avait besoin. »
Coiffé d’un haut-de-forme, Ken Serfass enfume l’auditoire de son cigare présidentiel, mais personne n’oserait lui en tenir rigueur. Ulysses Grant a obtenu la ratification, en 1870, du 15e amendement de la Constitution. Après le 13e, qui a aboli l’esclavage en 1865, et le 14e, qui a garanti la citoyenneté à toute personne née sur le sol américain et l’égalité des droits, en 1868, le 15e a étendu le droit de vote à tous les citoyens masculins sans distinction « de race, de couleur ou de condition antérieure de servitude ». Lincoln, fin politique, n’était pas pressé d’en arriver à ce graal abolitionniste : les Noirs représentaient 35 % de la population dans le Sud. Ensuite, il n’en a pas eu le temps. Au président Grant, les anciens esclaves éternellement reconnaissants.
Un esclave avec un nom
Dans une capeline fleurie, Marcia Cole est venue tenir le rôle de Charlotte Scott, l’esclave affranchie qui a donné son premier salaire de femme libre – 5 dollars – pour la construction du monument, lançant une collecte de fonds dans tout le pays. A 76 ans, l’ancienne éducatrice regrette que la contribution des Noirs à l’histoire nationale soit sous-estimée, voire éliminée des manuels scolaires. L’Union aurait perdu, affirme-t-elle, sans l’appui des 179 000 hommes de couleur qui ont rejoint l’armée du Nord après l’émancipation. « Ils ne voulaient pas nous inviter, souligne-t-elle, mais ils avaient besoin de nous. »
Le Mémorial de l’émancipation (Freedman’s Memorial) est conçu comme un hommage au président qui a libéré les esclaves, en 1863, en pleine guerre de Sécession. Lincoln est représenté debout, magistral, tenant dans une main la proclamation. Accroupi, un homme se libère de ses chaînes. L’esclave est dominé par le maître, mais, pour une fois, il a un nom – Archer Alexander – et une histoire. Etabli dans le Missouri, l’homme avait eu vent, en février 1863, d’un complot et prévenu les soldats de l’Union que les confédérés allaient saboter un pont de chemin de fer. Un héros lui aussi.
En 2020, pendant le grand déboulonnage des statues confédérées, la sculpture a été menacée par les manifestants de Black Lives Matter. Elle a dû être protégée par le National Park Service. Il a fallu toute la mobilisation des historiens de droite et de gauche pour expliquer le contexte aux « déboulonneurs » : certes, le sculpteur Thomas Ball – un Blanc – avait représenté l’homme noir dans une position de soumission, mais des milliers d’anciens esclaves s’étaient cotisés pour rendre hommage à leur libérateur. Alertés par la généalogiste du Missouri Dorris Keeven-Franke, les descendants d’Archer Alexander ont défendu un ancêtre dont la plupart ignoraient jusque-là l’existence. « Il est en train de briser ses chaînes, assure l’historienne. Il suffit de voir les muscles que l’artiste lui a sculptés ! » Parmi les membres de la famille, un allié posthume : le boxeur Muhammad Ali, alias Cassius Clay, arrière-arrière-arrière-petit-fils de l’esclave du Missouri.
Une trêve a été conclue dans la guerre des statues. Le monument a survécu. Les mères de famille du quartier font valoir que les enfants l’adorent ; l’hiver, s’il y a de la neige, le piédestal se transforme en piste de luge. Mais le débat n’est pas tranché. Un sondage éclair réalisé par le professeur Dan Kerr, de l’American University, et ses étudiants, auprès des passants venus pique-niquer sur l’herbe en ce glorieux samedi de printemps, montre un désir non pas de détruire, mais de construire. « Pourquoi ne pas ajouter au parc une statue du boxeur Muhammad Ali ? », suggère un habitant. Quel meilleur symbole du chemin parcouru par les Noirs ?
Le génie du verbe
Mais ce 11 avril, comme un siècle et demi plus tôt, la vedette de la cérémonie est Frederick Douglass, l’ancien esclave, la star, si l’on ose dire, des années pré et post-guerre de Sécession, l’alter ego d’Abraham Lincoln dans la lutte pour l’abolition. En redingote, gilet de soie et lavallière, Darius Wallace incarne l’orateur. Il a la stature de Frederick Douglass et son aura. Il scande, déclame, argumente. Au naturel, sa voix n’a rien de celle du ténor antiesclavagiste. Né à Flint, dans le Michigan, l’acteur a échappé à la délinquance grâce au théâtre. « C’est tellement important d’être là, dit-il. A un moment où les autorités cherchent à minimiser l’héritage des Noirs dans le récit national. »
Dans l’épopée américaine, Frederick Douglass est l’égal des géants. Comme Jefferson, comme Lincoln, lui aussi a le génie du verbe. « Jamais une phrase mal tournée, admire son biographe David Blight. Et sans avoir jamais fait un jour d’école. » Douglass est né captif, vers 1818, dans une plantation des bords du Potomac, dans les tréfonds esclavagistes du Maryland. Le destin a voulu qu’à 8 ans il ait été envoyé à Baltimore, où la maîtresse de maison, Sophia Auld, qui n’avait jamais possédé d’esclave, lui a appris l’alphabet – avant que le mari ne s’interpose. L’enfant a poursuivi tout seul, grâce à un manuel scolaire, The Columbian Orator, une anthologie de textes classiques achetée 50 cents aux écoliers blancs du quartier, avant de suivre les prêches d’un vieux pasteur noir.
A 20 ans, Douglass réussit à s’échapper, en empruntant un uniforme de marin du port de Baltimore. Il prend le train avec un billet que lui a procuré Anna Murray, une servante du maître des postes, qui sera son épouse pendant quarante-quatre ans. Après s’être réfugié à Rochester, dans l’Etat de New York, il rédige en 1845 son autobiographie (Narrative of the Life of Frederick Douglass, an American Slave, « récit de la vie de Frederick Douglass, un esclave américain »), la première des trois qu’il publiera au cours de sa vie. « Ecrit par lui-même », insiste le sous-titre, à l’attention des incrédules. Un succès immédiat : pour des raisons qui relèvent probablement de la psychanalyse, le public américain est fasciné par les récits de captivité. Douglass y décrit la férocité du combat qui l’a opposé, à 16 ans, au « briseur d’esclaves » Edward Covey, chez qui son maître l’avait envoyé à des fins de dressage. Deux heures d’une révolte existentielle, venue du plus profond de son être, décrira-t-il. Il en sortira toujours esclave, mais debout.
Dans son récit, Douglass a livré son vrai nom et celui de ses oppresseurs. En 1845, il est contraint à l’exil au Royaume-Uni, mais revient deux ans plus tard, après qu’un groupe d’abolitionnistes a acheté sa libération. Dans la société raciste et utilitariste qu’est l’Amérique des années 1870, le tribun va réussir à devenir l’homme le plus photographié du pays (160 clichés ont été conservés, contre 129 pour Lincoln). Sur les photos, il ne sourit jamais, il est assis, toujours dans une position de force et de dignité. Très tôt, il a compris le pouvoir de l’image. Il veut montrer les Noirs sous un jour qui dissuade de leur dénier leurs droits.
Discours magistral
Douglass lance The North Star, un magazine abolitionniste. Il sillonne le pays, attire les foules à chacun de ses discours, à croire que l’homme blanc adore la flagellation. « Il a parcouru plus de kilomètres aux Etats-Unis que quiconque au XIXe siècle, calcule David Blight, Prix Pulitzer 2019 (pour son livre Frederick Douglass: Prophet of Freedom, Simon & Schuster). A part peut-être Mark Twain. » Comme son mentor, le penseur abolitionniste William Lloyd Garrison, Frederick Douglass lie le combat antiesclavagiste à la Déclaration d’indépendance de 1776. Il n’est pas le premier, mais il est le plus charismatique. Les négationnistes, ceux qui n’admettent pas que les hommes sont créés égaux, à l’image du sénateur John Calhoun, de Caroline du Sud, ne peuvent pas ignorer sa voix. « En un paragraphe, il les cloue au pilori », résume l’historien.
Le 5 juillet 1852, alors que ce que l’opposition qualifie de « slavocratie » (de slave, « esclave ») a encore marqué des points dans sa course pour gagner les territoires de l’Ouest, le conférencier prononce un discours magistral, devant 600 personnes, au Corinthian Hall de Rochester, à l’invitation de la Société des dames antiesclavagistes. Grand défenseur du droit de vote pour les femmes, Douglass a assisté à la convention de Seneca Falls (New York), en juillet 1848, où sa protégée Elizabeth Cady Stanton a fait adopter une « Déclaration de sentiments et résolutions », copiée sur le texte de 1776, à ceci près qu’elle a ajouté les femmes à tous ces hommes qui ont été créés égaux.
Le discours va rester dans l’histoire comme un chef-d’œuvre de rhétorique. C’est un fleuve de 10 000 mots, qu’il faut près de deux heures pour tarir. Une symphonie en trois mouvements, décrit David Blight. D’abord le miel, les louanges aux fondateurs, quelle formidable révolution que celle de 1776 ! Puis la question, une ombre au tableau : pourquoi l’a-t-on fait venir ? Pour offrir l’humble obole de l’esclave aux réjouissances nationales ? Douglass s’emporte. Il ne donne plus que du « vous » à ses interlocuteurs blancs. Votre indépendance. Vos grands principes. Votre fête nationale. « Qu’est-ce, pour l’esclave américain, que votre 4-Juillet ? »
Et s’abat la tempête, le mépris torrentiel pour pareille hypocrisie. Le 4-Juillet, pour l’esclave, est « un jour qui lui révèle, plus que tous les autres jours de l’année, l’injustice flagrante et la cruauté dont il est la victime constante. Pour lui, votre célébration est un simulacre. La liberté dont vous vous vantez, une licence impie ; votre grandeur nationale, une vanité boursouflée. Vos prières et vos hymnes, vos sermons et vos actions de grâce, (…) un mince voile pour masquer des crimes qui déshonoreraient une nation de sauvages ».
L’ancien évadé dénonce l’infamie de la nouvelle loi sur les esclaves en fuite, qui « fait de la compassion un crime » en enrôlant la justice fédérale dans la persécution de ceux qui aident les fuyards. « L’existence de l’esclavage dans ce pays fait de votre républicanisme une imposture, de votre humanité un faux-semblant et de votre christianisme un mensonge », tonne-t-il. « Ce 4-Juillet est le vôtre, non le mien. Vous pouvez vous réjouir, je dois porter le deuil. » A une audience exsangue, il offre finalement quelque réconfort. « Votre pays est jeune, » sa « glorieuse Constitution », un document de liberté – une affirmation que les conservateurs utiliseront à l’envi, encore aujourd’hui, pour répondre à ceux qui critiquent les fondateurs et leurs compromis.
Le tribun avait pris soin de faire imprimer son discours. Le jour même, il en vendra 700 copies.
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