Sénégal : le pari risqué du président Bassirou Diomaye Faye

Le chef de l’Etat a pris une décision audacieuse en remerciant, vendredi 22 mai, son premier ministre, Ousmane Sonko. Il devra donc gouverner avec une marge de manœuvre réduite.

Le Monde  – Jeudi 28 mai, Bassirou Diomaye Faye est apparu en boubou blanc immaculé à la grande mosquée de Dakar. En ce jour de Tabaski (Aïd-el-Kébir), il a assisté à la prière, avant de se tourner vers les croyants.

Durant douze ans, Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko ont œuvré main dans la main. En 2014, ils ont fondé ensemble leur parti d’opposition à Macky Sall (2012-2024), les Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef), jusqu’à emporter le pouvoir en mars 2024. Bassirou Diomaye Faye est alors élu président grâce à Ousmane Sonko. Inéligible à cause d’une condamnation pour diffamation, ce dernier désigne son fidèle compagnon pour représenter le parti. Après l’élection, Bassirou Diomaye Faye le nomme premier ministre.

En se séparant de son camarade, Bassirou Diomaye Faye rompt donc avec une partie de la légitimité de son pouvoir. Alors que le président est un homme réservé et taiseux, Ousmane Sonko est le visage de leur parti, un tribun auquel le Pastef doit sa popularité. Quatre jours seulement après son éviction de la tête du gouvernement, il est ainsi parvenu à se faire élire sans difficulté à la tête de l’Assemblée nationale, où sa formation est majoritaire (130 députés sur 165).

Pas de « chaos institutionnel »

Fort du soutien des militants et de la maîtrise de l’appareil partisan, le perchoir lui confère un pouvoir stratégique et une capacité de blocage de l’action gouvernementale. Jusqu’en novembre, date à laquelle il lui sera possible de dissoudre l’Assemblée, le président n’aura d’autre choix que de trouver des compromis avec la majorité.

« L’Assemblée nationale ne sera pas une Chambre d’enregistrement. Elle contrôlera l’action gouvernementale », a prévenu Ousmane Sonko, lors de son discours à l’Assemblée, mardi, tout en assurant qu’il n’y aura pas de « chaos institutionnel ». Au vu du rapport de force largement favorable au Pastef à l’Assemblée, et donc à Ousmane Sonko, la présence de figures du parti dans le prochain gouvernement semble inévitable. « Il y aura sans doute des technocrates de haut niveau », croit savoir un responsable ministériel du gouvernement sortant.

Une présence sous conditions. Dans un communiqué, le Pastef a rappelé les lignes rouges à ne pas franchir par l’exécutif. La première d’entre elles concerne les modalités de remboursement de la dette colossale du pays, estimée à 132 % du PIB. Depuis que ce dossier a été révélé en septembre 2024, il est au cœur des tractations avec le Fonds monétaire international (FMI), qui refuse de débloquer des prêts pour le pays sans passer par une restructuration.

Le président Faye, qui avance sur une ligne de crête, acceptera-t-il de céder aux exigences du FMI ? Cette hypothèse, désapprouvée par l’ancien premier ministre, sera d’autant plus scrutée que le profil du nouveau premier ministre est perçu dans les rangs du Pastef comme favorable à une restructuration des finances publiques.

Cet économiste de formation, âgé de 60 ans, maîtrise les rouages des institutions financières internationales, comme la BCEAO, où il a fait l’essentiel de sa carrière. Entré au gouvernement en avril 2024, il en est d’abord devenu le ministre secrétaire général avant, un an plus tard, d’être nommé responsable du programme Sénégal 2050, la feuille de route économique lancée par l’exécutif à son accession au pouvoir.

Haut commis de l’Etat

Nommé lundi soir par le chef de l’Etat, Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô s’est livré à un exercice d’équilibriste délicat depuis le palais d’Etat. « Il ne s’agit point d’un changement de cap (…), c’est plutôt un changement de méthode », a déclaré le chef de la primature, qui promet de travailler « avec comme socle le Pastef ». Une manière de relativiser la rupture avec la ligne originelle du parti ?

Ce haut commis de l’Etat, peu connu du grand public, arrive aux affaires cerné par une double pression : celle des milieux financiers et celle du Pastef. Mardi 26 mai, l’agence de notation ivoirienne Bloomfield a mis en garde contre un risque de défaut de paiement dans ce contexte politique agité. Le même jour, le Pastef a exigé « des clarifications » sur la gestion de la dette souveraine.

« Restructurer la dette selon les conditions du FMI, c’est imposer un programme d’ajustement structurel qui privera les Sénégalais les plus pauvres des subventions sur l’énergie. Or, avec la crise au Moyen-Orient, tout est plus cher. Des emplois publics devraient aussi être supprimés pour satisfaire aux exigences du Fonds. Cela, le Pastef ne l’acceptera jamais », analyse Moussa Diaw, enseignant-chercheur en sciences politiques à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis.

En limogeant Ousmane Sonko, le chef d’Etat a acté son isolement au sein du Pastef. Au point que certaines voix s’interrogent sur une éventuelle exclusion le 6 juin, lors du congrès national du parti. Unique candidat en lice, Ousmane Sonko devrait être réélu sans surprise à sa tête. Le patron du Pastef se prépare à la présidentielle de 2029, quand son ancien binôme demeure discret sur ses propres ambitions.

Pour autant, il s’attache, depuis six mois, à faire de la coalition qui l’a porté au pouvoir plus qu’une alliance de circonstance. Autour de lui, il peut compter sur l’ancien ministre de l’environnement Abdourahmane Diouf, ou Aminata Touré, ancienne première ministre sous l’ex-président Macky Sall. En janvier 2027, la coalition espère présenter un candidat dans chaque commune du Sénégal. Ce sera le premier test électoral pour Bassirou Diomaye Faye en quête de son indépendance.

Source : Le Monde

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