– Ce ne sont que quelques phrases, énoncées jeudi 21 mai, qui continuent de susciter les interrogations de l’opinion publique tunisienne, car elles émanent d’une institution clé du pays qui ne s’exprime que très rarement. Le ministère de la défense nationale a rompu le silence qui dicte habituellement sa ligne de conduite en publiant un bref communiqué. Le texte met en garde contre « les tentatives répétées d’entraîner l’institution militaire et ses cadres dans des polémiques et des surenchères visant à remettre en cause sa neutralité et son indépendance », alors que l’institution se veut « au service de l’intérêt supérieur de la nation ».
Aucun acteur n’est désigné, aucun fait précis n’est cité, aucune des « tentatives » évoquées n’est contextualisée. Cette prise de parole aux contours flous a ouvert la voie aux interprétations les plus diverses. Elle intervient dans un contexte politique dégradé, marqué à la fois par l’intensification de la répression contre les voix dissidentes et par une crise économique qui continue de s’aggraver.
La veille, le président tunisien, Kaïs Saïed, avait une nouvelle fois exprimé son impatience face à l’incapacité des pouvoirs publics à endiguer cette crise. « On a multiplié les avertissements et les mises en garde, mais la coupe est pleine », avait-il lancé, lors d’un déplacement à la Kasbah, le siège du gouvernement, à Tunis. La formule présidentielle a enflammé les réseaux sociaux, mais les critiques se sont, fait rare, retournées contre le chef de l’Etat lui-même et son incapacité à apporter des réponses à la crise. Des rumeurs évoquent par ailleurs des dissensions au sommet de l’Etat.
Dans le même temps, des voix s’élèvent pour appeler les forces armées à choisir leur camp, à l’image de l’ancien président Moncef Marzouki (2011-2014), depuis son exil français, qui a exhorté, le 12 mai, dans une vidéo publiée sur Facebook, l’armée à protéger la population dans la perspective d’un soulèvement contre un pouvoir de plus en plus isolé.
« Fantasmes de rupture »
C’est dans ce climat que le communiqué du ministère de la défense a révélé, par ses omissions autant que par les termes choisis, le degré de tension et de fébrilité de la scène politique tunisienne. D’un côté, les partisans de Kaïs Saïed y voient une fin de non-recevoir adressée à l’opposition, accusée de chercher à instrumentaliser l’armée, comme l’affirme Riadh Jrad, chroniqueur et figure médiatique proche du pouvoir. De l’autre, une partie de l’opposition perçoit au contraire un signal discret d’indépendance et de prise de distance vis-à-vis du palais de Carthage.
L’armée tunisienne, qui a coutume de mettre en avant sa neutralité depuis l’indépendance du pays, en 1956, et l’arrivée au pouvoir de Habib Bourguiba (1957-1987), a en réalité joué un rôle significatif dans plusieurs moments clés de l’histoire du pays. « Avant 2011, déjà, elle constituait le dernier rempart du régime lorsque l’appareil policier vacillait », rappelle l’ancien ministre des droits de l’homme (2015-2016) Kamel Jendoubi, tout en soulignant que le pouvoir réel demeurait entre les mains du ministère de l’intérieur.
Pendant la révolution de 2010-2011, l’armée était perçue comme un protecteur de la population face au régime de Zine El-Abidine Ben Ali. Elle a alors gagné en popularité, nourrie par la rumeur – depuis démentie – selon laquelle son chef aurait refusé l’ordre de tirer sur les manifestants. Elle participe ensuite à la sécurisation des étapes de la transition post-révolutionnaire ainsi qu’à la lutte contre le terrorisme djihadiste. Son rôle dans la répression des manifestants pendant la révolution demeure toutefois une zone d’ombre rarement évoquée publiquement, sous peine d’accusations de trahison ou de poursuites judiciaires.
Le coup de force du 25 juillet 2021 marque en ce sens un tournant. Lorsque Kaïs Saïed suspend le Parlement – puis certains chapitres de la Constitution, deux mois plus tard – et concentre entre ses mains le pouvoir exécutif, des chars sont déployés devant l’Assemblée nationale pour en interdire l’accès aux députés. « Les états-majors ont cessé d’apparaître comme de simples garants institutionnels. Ils sont devenus les soutiens d’un système de concentration autoritaire du pouvoir », tranche Kamel Jendoubi, pour qui la « fébrilité collective » suscitée par le communiqué du ministère de la défense publié jeudi est révélatrice de l’état du pays : « Une Tunisie entrée dans une phase de crise profonde, où chaque parole officielle devient un symptôme politique et où le moindre signal militaire alimente aussitôt les fantasmes de rupture, de dissension ou de repositionnement. »
Pouvoir et opposition partagent, au fond, une même conviction quant au rôle central de l’armée. Un consensus qui, selon l’analyste Hatem Nafti, auteur de Notre ami Kaïs Saïed. Essai sur la démocrature tunisienne (Riveneuve, 2024), n’augure rien de bon. « A partir du moment où on délègue à une force armée l’arbitrage des équilibres politiques, cela signifie qu’on ne parvient plus à penser une future transition sans les forces armées », prévient-il.




