Les sorciers du Sénégal

Le Quotidien  – Entre 1692 et 1693, dans plusieurs villages proches de Salem, aux Etats-Unis d’Amérique, une jeune colonie américaine profondément religieuse bascula dans ce que l’histoire retiendra comme l’une des plus grandes chasses aux sorcières d’Amérique du Nord.

Dans une société traversée par les tensions politiques, les conflits armés, les peurs religieuses et les incertitudes d’une colonie fragile, une idée s’imposa : il y avait un mal qui vivait parmi eux. Etranger à leurs valeurs. Qu’il fallait nommer, exposer et traquer.

On accusa des femmes de sorcellerie.

Au début, les accusées étaient des marginales, des femmes seules, des étrangères, des figures que personne n’aurait vraiment à défendre. La communauté approuvait. Les autorités religieuses bénissaient. La machine s’emballa.

Puis quelque chose d’inattendu se produisit.

Les accusées cessèrent d’être des inconnues. Les noms devinrent plus familiers. Les profils plus respectables. Et la communauté découvrit, trop tard, ce qu’elle avait refusé de voir depuis le début. Il n’y avait pas de sorcières.

Il n’y avait que des femmes et une communauté qui avait besoin d’un ennemi.

Trois cent trente ans plus tard, à des milliers de kilomètres de Salem, une séquence étrangement familière est en train de se dérouler.

Depuis des mois, une affaire occupe les médias sénégalais presque quotidiennement : les arrestations d’homosexuels. Entre débats sur le durcissement de la loi et vagues d’interpellations médiatisées, le sujet est devenu une actualité permanente qui envahit les plateaux télé, les réseaux sociaux et les conversations publiques.

J’observe ces faits avec des lunettes féministes. Celles qui m’ont appris que la vie privée des gens n’est pas un projet collectif. Et que les sociétés qui passent leur temps à surveiller les corps finissent rarement par devenir plus justes.

L’histoire a souvent cette étrange manière de se répéter. Pas forcément dans les mêmes lieux, ni chez les mêmes peuples, mais à travers des mécanismes qui semblent traverser les sociétés humaines elles-mêmes. Comme si, partout où la peur collective cherche un ennemi à désigner, le système finissait toujours par produire les mêmes réflexes : fabriquer un mal extérieur, organiser sa traque, puis découvrir, trop tard, que ce mal appartenait déjà au corps même de la société.

Car à Salem, les accusations avaient fini par circuler partout.

Des femmes accusaient d’autres femmes. Des voisines dénonçaient leurs voisines. Des familles se retournaient contre leurs propres membres. Des figures respectées devenaient soudain suspectes.

Et plus la traque avançait, plus une évidence apparaissait : il n’existait pas d’ennemi extérieur. Il n’y avait pas de nouvelles personnes infiltrées dans la communauté. Seulement les mêmes habitants de Salem, soudain désignés autrement par la peur collective.

C’est précisément ce que cette séquence sénégalaise semble révéler aujourd’hui.

Cette vague d’arrestations semble même démonter une croyance collective largement brandie lors des débats sur le durcissement de la loi : l’homosexualité serait un phénomène importé. Une contamination étrangère à notre culture et à notre identité. C’est sur cet argument que reposait une grande partie de la construction morale et juridique ayant justifié la traque.

Avant ces arrestations, les caricatures que beaucoup se faisaient des homosexuels étaient très loin de ce que la réalité allait révéler. On les imaginait comme des figures marginales, étrangères à la société respectable, éloignées des espaces religieux, politiques ou professionnels.

Mais en organisant cette vague d’arrestations, en la médiatisant, en rendant publics les visages, ses instigateurs ont produit, sans le vouloir, la démonstration inverse.

Des jeunes. Des hommes mariés. Des figures religieuses. Des travailleurs. Des gens des médias. Des commerçants. Des artisans. Des leaders politiques. Des tailleurs. Des maçons. Des stylistes. Des hommes insérés dans tous les espaces de la société sénégalaise et dans toutes les classes sociales.

Ce que les arrestations ont révélé, ce ne sont pas des visages venus d’ailleurs.

Ce sont des visages sénégalais.

Et comme à Salem, ceux qui ont organisé la traque voulaient prouver que le mal venait d’ailleurs.

C’est exactement le contraire qu’ils ont prouvé.

Cette réalité n’a pas traversé une frontière récemment. Elle était tapie dans les silences que toute société produit pour se maintenir. L’histoire des sociétés est aussi une histoire de ce que les individus cachent pour survivre socialement.

Ce constat n’appartient à personne. Il est produit par les arrestations elles-mêmes. Puis vint, au Sénégal comme à Salem, le moment décisif.

Celui où la machine touche des noms trop connus.

A Salem, quand les accusations avaient commencé à atteindre des figures que la communauté ne pouvait pas se permettre de perdre, quelque chose s’était grippé. Soudain on avait parlé de preuves. Soudain on avait parlé de prudence. La présomption d’innocence était réapparue comme par miracle, non pas parce que les consciences s’étaient éveillées, mais parce que la peur avait changé de camp.

Au Sénégal, l’arrestation de Ndiaga Seck, présenté par beaucoup comme un proche du Premier ministre, a produit le même effet.

Sur plusieurs plateaux, je n’ai pas retrouvé la virulence habituelle. Il y avait de la retenue. Des précautions. Plusieurs chroniqueurs répétaient : «Attendons de voir ce que l’enquête va révéler.»

Trois cent trente ans séparent Salem du Sénégal.

La phrase est la même.

Parce qu’elle révèle la même vérité : la présomption d’innocence redevient soudain importante lorsque la personne arrêtée appartient à un espace de respectabilité. Là où des anonymes étaient publiquement condamnés avant toute enquête, certains bénéficient maintenant du doute, de la prudence et de la nuance.

Ce n’est plus une question d’homosexualité.

C’est une question de fonctionnement de notre morale publique. Une morale qui change de visage selon les personnes concernées. Une morale capable d’être impitoyable avec les anonymes et prudente avec les puissants.

Pendant que les plateaux s’enflamment, les tensions institutionnelles deviennent impossibles à dissimuler.

C’est une stratégie ancienne. Fabriquer une menace collective, désigner un groupe comme danger public, alimenter la peur jusqu’à transformer une question sociale en obsession nationale. Les paniques morales servent souvent à cela : fabriquer des figures repoussoirs capables d’absorber les colères collectives pendant que les véritables fractures s’élargissent.

Mais elles portent aussi en elles une forme d’inefficacité à long terme. Parce qu’à mesure que la traque s’étend, elle finit souvent par toucher des personnes qui n’étaient pas les cibles imaginées au départ : des proches et des figures respectées. Et c’est généralement à ce moment-là que la vérité commence à fissurer la peur collective.

Il est essentiel ici de distinguer deux réalités que certains confondent délibérément.

D’un côté, les crimes sexuels : le viol, la pédophilie, les agressions sexuelles, le détournement de mineurs. Ce sont des violences qui doivent être combattues avec fermeté, quelle que soit l’orientation sexuelle de leurs auteurs. De l’autre côté, une réalité sociologique que les arrestations ont rendue visible malgré elles.

Les mélanger sert surtout à nourrir la peur et à détourner le débat de la question réelle.

Aucune société ne se construit durablement en organisant la traque permanente de ses propres contradictions. Elle ne devient ni plus stable, ni plus prospère, ni plus juste en transformant les silences de la vie sociale en obsession nationale.

Aujourd’hui, plus personne au Sénégal ne peut jurer ne jamais avoir côtoyé un homosexuel. Ces arrestations ont fini par révéler que ceux qu’on croyait extérieurs à la société étaient en réalité les membres de nos cercles les plus proches. Et la peur collective devient toujours plus fragile lorsque l’ennemi cesse d’être abstrait et prend le visage du familier.

A Salem, quatorze ans après les exécutions, Ann Putnam, l’une des premières accusatrices, fit publiquement pénitence. Elle reconnut que la peur collective avait produit une erreur collective. Que la communauté avait traqué à l’extérieur ce qui lui appartenait depuis toujours.

Le Sénégal n’en est pas encore là. Mais il commence à voir ce que Salem avait mis des années à admettre.

Les masques tombent. Et derrière chaque masque, il y a simplement un visage familier. Un visage du Sénégal.

A Salem, la chasse aux sorcières a laissé derrière elle bien plus que des procès et des exécutions. Elle a fini par devenir, dans l’histoire américaine, le symbole d’une société qui avait été consumée par sa propre peur. Avec le temps, les accusations sans preuves, les dénonciations collectives et l’extrémisme moral finirent par être regardés comme les signes d’un échec collectif plutôt que comme une victoire morale. Salem devint alors un avertissement : celui des sociétés qui, en voulant purifier leur communauté d’un mal supposé extérieur, finissent surtout par révéler leurs propres fractures.

Je ne peux alors m’empêcher de me demander ce que cette séquence laissera derrière elle au Sénégal.

Davantage de haine.

Davantage de silence. Ou peut-être une forme de lucidité collective.

Car après avoir vu tomber autant de masques, il devient de plus en plus difficile de continuer à croire que cette question concerne uniquement les autres.

A force de vouloir traquer un «mal venu d’ailleurs», le Sénégal semble avoir découvert quelque chose de bien plus dérangeant : il se regardait lui-même depuis le début.

 

 

Fatou Warkha SAMBE

 

 

Source : Le Quotidien (Sénégal)

 

 

Les opinions exprimées dans cette rubrique n’engagent que leurs auteurs. Elles ne reflètent en aucune manière la position de www.kassataya.com

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page