Le Devoir – Le retrait des Émirats arabes unis de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), annoncé mardi, est un revers important pour le cartel de pétrole déjà frappé fort par la guerre en Iran, estiment des experts consultés par Le Devoir. Cependant, les répercussions de cette décision risquent de ne pas se faire sentir immédiatement. Tour d’horizon.
Un cartel de pétrole
La décision des Émirats arabes unis, l’un des plus grands producteurs de pétrole, risque de déstabiliser l’OPEP et pourrait même marquer « la fin d’une ère », selon Yvan Cliche, spécialiste en énergie au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal.
« Il y a une épée de Damoclès sur l’avenir de l’organisation », estime-t-il.
Fondée en 1960, l’OPEP compte actuellement 12 pays membres, qui sont responsables de la production d’environ 40 % du pétrole mondial. Les Émirats se sont joints à l’organisation en 1967. Leur retrait entrera en vigueur vendredi.
Le regroupement agit comme un cartel dans l’industrie du pétrole, en régulant la production des membres pour contrôler le prix du baril. Une méthode de production qui va « à l’encontre » du principe économique de « saine compétition », selon M. Cliche. « Dans un concept pleinement libéral, il ne devrait pas y avoir des producteurs qui se disent “ah, on va rythmer la production pour s’assurer d’avoir les prix les plus élevés et nous assurer des recettes fiscales les plus importantes possibles” », explique-t-il.
Ce système de quotas visant à garder les prix élevés cause de la tension au sein de l’OPEP. Ce point de frottement était important pour les Émirats arabes unis, qui produisent 3,5 millions de barils de pétrole par jour, mais qui auraient la capacité d’en produire environ 5 millions sans le quota de l’OPEP.
Une crise qui révèle des « fractures »
Yvan Cliche souligne que l’OPEP s’appuie sur deux piliers de production : l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.
« L’Arabie saoudite, c’est le premier producteur, le deuxième au monde après les États-Unis, détaille-t-il. Avec les Émirats arabes unis, ils étaient considérés un peu comme les “swing producers”, c’est-à-dire les pays qui étaient en mesure de mettre le plus rapidement possible des barils de pétrole sur le marché. »
Pour Philippe Bourbeau, codirecteur de l’Institut international de diplomatie économique de HEC, ces deux pays représentaient aussi deux idées distinctes de l’avenir de l’OPEP. La guerre en Iran et la fermeture du détroit d’Ormuz ont accentué ce frottement : l’Arabie saoudite prônait un maintien du statu quo, alors que les Émirats arabes unis voulaient profiter de l’occasion créée par la crise pour augmenter la production.
« Il y avait une montée de tension, de frustration de la part des Émirats arabes unis sur le désaccord avec l’Arabie saoudite », estime M. Bourbeau.
Selon lui, le retrait des Émirats de l’OPEP reflète un changement dans le « système économique international ». « Les institutions internationales, les regroupements collectifs d’États, ils sont vus davantage comme des contraintes que des opportunités. »
« La crise actuelle dans le détroit d’Ormuz — qui est une crise absolument majeure, ces pays-là ne peuvent plus exporter leurs principales commodités qui leur assurent des revenus pour leur population —, ça révèle les fractures qui étaient camouflées dans une situation normale », estime pour sa part M. Cliche.
Pour le spécialiste en énergie, « il n’est pas à exclure la possibilité d’autres défections ». « Ce n’est assurément pas une bonne journée pour l’OPEP », déclare-t-il.
Le départ des Émirats et l’augmentation éventuelle de leur production pourraient par ailleurs réduire le pouvoir de l’Iran sur le commerce de pétrole. En effet, les Émirats, qui peuvent exporter leur pétrole par pipeline terrestre, ne dépendent pas du détroit d’Ormuz.
« Les Émirats arabes unis envoient le message très clair qu’ils n’ont peut-être pas autant besoin de passer par le détroit d’Ormuz, analyse M. Bourbeau. Et ça, je pense que c’est vraiment la carte de maîtresse géopolitique qui s’est jouée aujourd’hui. »
Quel effet à la pompe ?
Reste que les répercussions de cette décision ne se feront pas sentir du jour au lendemain, selon les deux experts. « Un gisement pétrolier, ce n’est pas comme un interrupteur. Ce n’est pas quelque chose où on peut se dire “OK, on accroît rapidement la production” », illustre M. Cliche.
« Ils vont mettre plus de production sur le marché et, dans un sens, ça va compenser un petit peu la situation qui va rester toujours problématique dans le golfe Persique pendant assurément de longs mois, même après la résolution de la crise », prévoit le spécialiste en énergie.
Selon M. Bourbeau, les marchés risquent de répondre « symboliquement » dans les prochains jours. « Le message est envoyé qu’il y aura augmentation de production, mais ce n’est pas [pour] demain, ce n’est pas [pour] la semaine prochaine, estime-t-il. Dans la réalité à la pompe […] je ne pense pas que dans les prochains jours, on va voir une différence. »
Source : Le Devoir (Canada) – Le 28 avril 2026
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