
Financial Afrik – Le 17 avril 2026, la Mauritanie a annoncé la candidature de Madame Coumba Bâ au poste de Secrétaire Général de la Francophonie. En raison de l’obligation de réserve, j’ai décliné plusieurs sollicitations d’anciens collègues de l’OIF, de médias et d’amis sollicitant mon opinion sur cette candidature d’une compatriote. Les jours passant, j’ai souhaité cependant apporter ce petit témoignage personnel, fruit de nos occasions de collaboration passée, en espérant ne pas empiéter sur le travail de son équipe de campagne.
Bien que du même pays et presque de la même région (Boghé et Kaédi étant des villes sœurs sauf pour le Basket), c’est à New-York en 2015 à l’occasion de la célébration du xxème anniversaire du Programme d’action mondial jeunesse que j’ai rencontré Madame Coumba Bâ pour la première fois. À titre de ministre de la Jeunesse, elle présidait la délégation mauritanienne venue aux Nations-Unies assister aux travaux consacrés au bilan du PAMJ et aux autres activités en marge des célébrations du PAMJ.
À titre d’Expert mandaté conjointement par l’OIF et le Secrétariat à la jeunesse du Québec, j’avais la charge de faire le bilan des impacts du PAMJ dans les pays francophones. J’avais donc la responsabilité de restituer les résultats aux ministres francophones et de les aider à se préparer aux discussions prévues aux Nations-Unies le lendemain. J’ai donc eu l’occasion d’échanger avec Dr Coumba Bâ dans une série de rencontres de restitution et d’autres, préparatoires. Elle était présente, aux côtés de ses collègues ministres de la jeunesse, de l’éducation et de l’emploi et la formation venus des quatre coins de la francophonie.
Le leadership de Madame Coumba Bâ et le naturel dans sa posture et ses interventions qui ont facilité l’émergence de consensus entre les délégations présentes aux travaux m’ont beaucoup impressionné. En effet, sous la pression d’avoir une position commune sur les enjeux de jeunesse et d’éducation, les discussions pouvaient quelques fois être houleuses et parfois même «viriles», étant donné le nombre important de «jeunes» ministres de la jeunesse présent. La longue expérience de Madame Coumba Bâ, autant que sa capacité à naviguer entre le technique et le politique témoignaient d’un parcours non tronqué, celui d’une ministre qui a eu le temps de faire ses classes, de connaitre l’administration, la haute administration avant de rallier la sphère politique.
J’ai ensuite rencontré Madame Coumba Bâ au Sommet de la Francophonie à Madagascar en 2016 alors que j’étais venu présenter la mise à jour des enquêtes sur la situation de la jeunesse dans les pays francophones (Ouedrago, Marcoux et Harton 2014, 2016, 2018) qu’à l’ODSEF[1], nous avions le mandat de réaliser pour l’OIF. Cette série d’enquête se voulait comme un suivi de la stratégie francophone de la jeunesse sur laquelle nous avions travaillé quelques années auparavant (sommet de Dakar 2014). Dr Coumba Bâ présidait la délégation mauritanienne assistant aux travaux et rencontres préparatoires au sommet des Chefs d’État. J’ai pu pendant plusieurs jours observer cette Ministre et son cabinet s’activer, rapprocher des positions entre délégation à priori inconciliables. J’ai pu aussi voir le défilé des délégations des pays d’Afrique sollicitant sa médiation sur tel ou tel dossier et le grand respect dont elle semblait jouir auprès de ses pairs des autres pays.
Quelque temps après ces rencontres à l’international, j’ai été sollicité à apporter mon expertise par les équipes de Madame Coumba Bâ que j’avais également rencontré à New-York et Madagascar. La première contribution était pour l’élaboration de la Stratégie jeunesse 2016-2020 du ministère de la jeunesse et la deuxième, sur le projet de réforme et de renforcement des capacités du ministère de la jeunesse et de ses organes dédiés à la jeunesse dont l’Institut supérieur de jeunesse et des sports de Nouakchott. Ces dossiers m’ont donné l’occasion d’observer la Ministre Madame Bâ à l’œuvre au niveau gouvernemental. Sa capacité à écouter l’avis des experts et de laisser les techniciens faire leur travail m’a beaucoup rassuré. Ensuite, dans un contexte politico-institutionnel mauritanien où les ministres avaient peu de marge de manœuvre et avaient même peur de prendre l’initiative, j’ai pu voir à quel point Madame Coumba Bâ était prête à prendre des initiatives et même des risques pour faire avancer les causes de la jeunesse dont elle avait la mission.
Durant cette courte période de collaboration, je l’ai vu se battre bec et ongle pour entreprendre des réformes institutionnelles importantes qu’elle croyait bénéfique pour la jeunesse. À l’époque, elle s’est battue aussi presque contre son gouvernement pour empêcher que le ministère de la jeunesse ne soit dépouillé de tous ses attributs face à une institution aussi montante que non existante à l’époque qu’était le Haut conseil de la jeunesse. En fait, Mme Coumba Bâ a poussé le courage jusqu’à remettre sa participation au gouvernement en jeu afin de protéger le ministère de la jeunesse. Et ce courage à défendre ses idées en dit plus que tout sur le caractère et le leadership.
Sur la base de ces collaborations à titre d’Expert et ensuite à titre de spécialiste des politiques publiques jeunesse à l’OIF à l’époque, je puis dire que la candidature de Madame Coumba Bâ pour le poste de Secrétaire Général de la Francophonie est une candidature de taille.
Premier argument, sa légitimité technique du fait de sa connaissance et de son expérience de l’enjeu qui devrait être au cœur de la francophonie, soit la situation désastreuse de la jeunesse francophone surexposée au chômage, à la précarité et aux risques de migration. À titre de ministre de la jeunesse, ministre du travail et de l’emploi, elle a été au cœur de ce sujet. Même si le Secrétaire général occupe une fonction politique et stratégique, il est temps pour la Francophonie d’avoir quelqu’un qui au plan opérationnel et technique à la maitrise de ce dossier complexe, ne serait-ce que pour en faire une vraie priorité et accompagner les États membres à faire face aux nombreux défis auxquels sont confrontés les jeunes, particulièrement en Afrique.
Deuxième argument, sa connaissance des rouages des États membres et de leur capitale dont elle connait le fonctionnement, la culture et les codes. Un des grands atouts de Madame Coumba Bâ est d’avoir une connaissance fine des pays d’Afrique, du fonctionnement des palais et des centres de pouvoir. Elle a eu le privilège d’accompagner dans la durée trois chefs d’État de son pays, certainement en partie par sa capacité à leur ouvrir les portes des capitales africaines où elle jouit de beaucoup de respect et d’estime. La Francophonie est essentiellement une organisation d’États. Les chefs d’État et de Gouvernement ont besoin d’avoir quelqu’un qui les connait et qui respecte leurs prérogatives. Madame Coumba Bâ répond parfaitement à ce besoin de prévisibilité et de fiabilité en diplomatie.
Troisième argument, sa connaissance de la Francophonie et de l’OIF. La Francophonie a certes toujours choisi des femmes et des hommes de talent mais en cooptant souvent des personnalités qui ne connaissaient pas l’institution, la période d’apprentissage a souvent été longue et pleine de tensions et de couacs qui ont affecté l’efficacité de l’organisation. Madame Coumba Bâ connait bien l’institution, ses démembrements, ses opérateurs pour avoir conduit plusieurs délégations mauritaniennes et pour avoir souvent participé aux réunions des différentes instances. Elle n’a pas de période d’apprentissage à suivre, ni d’idées préconçues sur l’institution, ni sur ses opérateurs, ni sur les hommes et les femmes qui la tiennent debout.
Quatrième et dernier argument, le trait d’union qu’elle représente entre l’Afrique et le monde arabe de par la Mauritanie, le pays qu’elle représente. Au niveau géographique cependant, sa connaissance fine des pays du Sahel avec lesquels il est nécessaire de rétablir le pont représente pour moi le plus grand espoir. L’Afrique a besoin de se réconcilier et je ne vois pas mieux que Madame Coumba Bâ pour aujourd’hui rétablir le dialogue avec ses pays frères qui ne sont plus autour de la table.
Évidemment, tout ceci n’enlève en rien au prestige des autres candidatures dont celle de la Secrétaire générale en place qui a abattu des gigantesques chantiers de réforme et qu’on ne peut que féliciter. La République démocratique du Congo, a aussi présenté un brillant profil en la personne de Madame Juliana Amato Lumumba qui a fait ses preuves dans différents postes ministériels. Il en va de même de la candidature présentée par la Roumanie en la personne de son ancien Premier ministre Dacian Ciolosa, une candidature de très haute voltige également.
Mais en raison de tout ce qui risque de se jouer au Sahel et en Afrique de l’Ouest dans les prochaines années, de la légitimité technique et du profil de Madame Coumba Bâ, je crois qu’elle pourrait donner de l’efficacité et un caractère très opérationnel à l’OIF en replaçant très rapidement certains dossiers au cœur des priorités de l’organisation.
Echraf M. Abdoul Wahab Ouedrago.
Source : Financial Afrik
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