– Alors que les députés ont adopté, lundi 13 avril, le projet de loi-cadre sur les restitutions des biens culturels pillés pendant de la colonisation – le texte doit désormais passer en commission mixte paritaire –, la France va-t-elle ouvrir le dossier sensible des réparations liées à l’esclavage ? Cette revendication ancienne des Etats africains et caribéens a surgi au plus haut niveau diplomatique avec le vote, le 25 mars, à l’Assemblée générale des Nations unies, d’une résolution qualifiant la traite transatlantique et l’esclavage comme « le plus grave crime contre l’humanité » et appelant à l’ouverture de « discussions » sur la question. Trois semaines après s’être abstenu, comme l’ensemble des Etats européens, Paris opère un virage inattendu selon le Ghana, pays qui a porté le texte au nom de l’Union africaine.
Le 8 avril, lors de la visite officielle du président John Dramani Mahama à l’Elysée, les discussions entre les deux chefs d’Etat ont abouti à une convergence de vues, d’après Accra. « La France est prête à collaborer avec notre coalition internationale pour la justice réparatrice afin de lutter contre le racisme structurel, restituer les biens culturels pillés, soutenir la recherche historique, obtenir réparation et s’attaquer aux injustices de l’ordre économique mondial », rapporte Samuel Okudzeto Ablakwa, le ministre des affaires étrangères ghanéen, sur le réseau social X. Côté français, aucun engagement de cet ordre n’a été annoncé.
« Nous avons clarifié notre abstention lors du vote de la résolution. Notre position ne visait aucunement à contester la réalité de ce crime mais à ne pas opérer de hiérarchie entre les crimes contre l’humanité », modère-t-on dans l’entourage du président français, tout en reconnaissant que « la France et le Ghana travailleront ensemble sur ce sujet qui est important pour le président ».
Premier pays au monde à avoir reconnu la traite négrière transatlantique, la traite dans l’océan Indien et l’esclavage comme crime contre l’humanité en 2001, avec la loi Taubira, la France se positionnerait ainsi à rebours du bloc européen sur le versant des réparations. « L’abstention de la France à l’ONU n’était pas hostile, se félicite une source diplomatique ghanéenne. Les Français ont été contraints de suivre la ligne européenne. Mais ils savaient que le texte serait adopté au vu du rapport de force et qu’ils pourraient ensuite suivre leur propre agenda. »
« Etablir la vérité historique »
Pour autant, à un an de la fin de son mandat, Emmanuel Macron est-il prêt à ouvrir le dossier sensible des réparations ? « Il n’a aucun tabou et regarde l’histoire en face. L’essentiel est d’enclencher un mouvement irréversible », avance l’un de ses proches, qui en veut pour preuve les nombreux chantiers mémoriels portant sur les crimes coloniaux ouverts par la France depuis sa première élection. « Le candidat de 2017, qui a dénoncé en Algérie la colonisation comme un crime contre l’humanité, le pense toujours en 2026. Il porte la vision anticolonialiste de [Georges] Clemenceau », poursuit cette source.
« Après la polémique qui a suivi le vote aux Nations unies, il a demandé que la France repense la question des réparations, comme elle l’a fait pour le Sénégal [le 28 novembre 2024, Emmanuel Macron a reconnu le « massacre » commis à Thiaroye par l’armée française], le Cameroun ou le Rwanda. La méthode est toujours la même : établir la vérité historique grâce au travail des chercheurs, reconnaître les faits et enfin réparer moralement ou pécuniairement, comme on l’a fait pour les harkis », ajoute le proche du président français.
Une nécessité que partagent les défenseurs de la justice réparatrice. Ils mettent en avant les abus commis par l’Etat français après l’abolition de l’esclavage, en 1848. Seuls les anciens propriétaires d’esclaves avaient alors été indemnisés. Quant à Haïti, pour avoir conquis sa liberté face aux troupes de Napoléon Bonaparte, l’île a été contrainte, en 1825, par le dernier roi de France, Charles X, de verser une indemnité colossale de 150 millions de francs. Une « rançon » pour laquelle l’île s’est lourdement endettée auprès de banques françaises, et qui a contribué à la maintenir dans le chaos politique et économique chronique. Le 17 avril 2025, Emmanuel Macron a reconnu que la décision de forcer la jeune République au paiement d’une somme exorbitante pour indemnité de son émancipation avait livré celle-ci à la « force injuste de l’histoire ».
« La France ne peut plus échapper au débat sur les réparations, estime Pierre-Yves Bocquet, directeur adjoint de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage. Cela fait plusieurs années que nous alertons les autorités sur la nécessité d’ouvrir la discussion, à l’instar de ce qui se passe chez nos voisins européens qui nous ont précédés sur ce chemin. Aujourd’hui, les Etats du Nord n’ont plus la capacité d’écarter la question d’un revers de la main comme ils l’ont toujours fait. Le Royaume Uni, après des années de refus, a même fini par être contraint d’accepter que ce sujet figure à l’ordre du jour du prochain sommet du Commonwealth [qui se tiendra du 1er au 4 novembre], une institution qu’il a créée. »
« Un acte multiforme »
Des attentes partagées par les chancelleries d’Afrique francophone, irritées par l’abstention française. « La France aurait dû voter ce texte qui était un acte de mémoire, de justice et de réconciliation. Elle n’indexait pas mais appelait à reconnaître des crimes qui continuent de nous affecter, nous Africains et Caribéens, explique Cheikh Niang, le ministre des affaires étrangères du Sénégal. Il faut désormais renouer le dialogue pour comprendre la position de chacun. Cette conversation est possible car nous partageons les valeurs universelles de justice et de dignité. »
Reste à savoir comment « réparer » un crime contre l’humanité survenu il y a plusieurs siècles. Cette notion, aux contours indéfinis, apparaît comme un repoussoir pour les Etats européens qui ont tiré bénéfice de l’asservissement de plus de 12 millions d’Africains.
« Réparer est un acte multiforme, explique Jean-Yves Bocquet. Ce n’est pas une question binaire où on n’aurait le choix qu’entre verser zéro ou, au contraire, 20 milliards d’euros. En Europe, les formes de réparation varient. En Allemagne, l’Etat indemnise les descendants des victimes du génocide herero et nama, perpétré entre 1904 et 1908 en Namibie. Les Espagnols, eux, misent sur la lutte contre le racisme antinoir, perçu comme une séquelle de l’esclavage. La France doit trouver sa propre voie. »
L’agenda mémoriel chargé des prochaines semaines devrait permettre de préciser la position de Paris sur le sujet. Quelques jours après le sommet Afrique-France prévu à Nairobi, les 11 et 12 mai, se tiendront les commémorations du 25e anniversaire de la loi Taubira, le 21 mai, avec un événement spécial à l’Elysée. La France est également conviée au sommet international consacré aux réparations prévu à Accra en juin. Une nouvelle étape dans la bataille mémorielle d’ampleur diplomatique qui vient de s’ouvrir.
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