
– Nous sommes le 1er mars. Je me réveille à 3 h 15 au bruit sourd d’une explosion. Je crois rêver, mais une autre suit, plus forte : une série de frappes israéliennes à Beyrouth. En quelques minutes, je suis au téléphone avec ma famille, mon fil d’actualité saturé d’images de destruction. Je connais déjà ces sensations : la peur, la dissociation, la souffrance dont je serai témoin. Mais cette expérience physique est nouvelle. La distance m’en séparait autrefois. Cette fois, je suis là.
Deux ans plus tôt, lorsque la guerre a éclaté, en 2024, entre Israël et le Hezbollah, j’étais en dernière année d’université à Paris. Je suivais les événements à travers un écran, refusant d’accepter que tout cela soit réel. Ces images, si effrayantes soient-elles, me poussaient surtout à chercher un moyen de rentrer. Je n’y suis pas parvenue. Pourtant, j’avais besoin d’abolir la distance.
J’ai trouvé un moyen : ma thèse de fin d’année. Je me suis plongée dans la recherche et l’analyse sur le Liban, nourrie d’entretiens avec des amis à l’étranger. Je voulais que tous les jeunes Libanais loin de chez eux se sentent inclus. Et, en retour, me sentir moins seule.
Le Liban est façonné par le conflit, et la guerre s’infiltre dans les conversations depuis des générations. Ma grand-mère, qui adorait me raconter des histoires, ajoutait toujours à son récit : « Mais, tu sais, c’était la guerre. » Un jour, je lui ai demandé : « Quand est-ce que ce n’était pas le cas ? » Elle a ri : « Que veux-tu que je te dise ? C’est ton pays. »
Le traumatisme comme bruit de fond
L’enfance de mes parents et toute leur vie d’adulte ont aussi été marquées par la guerre. Ils racontent les fuites, les maisons détruites, les trajets planifiés selon les zones sûres. Mais aussi les moments de fête, malgré tout. Les circonstances changent, mais l’atmosphère demeure. Aujourd’hui, chaque matin, notre café tourne autour de l’actualité. Questions, analyses, débats : ce rituel existait bien avant notre première expérience directe. Au Liban, nous mesurons le temps par la guerre. « C’était avant ou après la guerre civile ? » « Pendant la guerre de 2006 ? » Ces repères structurent nos souvenirs.
Beaucoup d’entre nous découvrent la guerre d’abord à travers les réseaux sociaux, les alertes, les messages. Pour ma génération, le traumatisme devient un bruit de fond constant, au point que nous apprenons à reconnaître les sons des armes. La guerre interrompt les étapes de la jeunesse : les débuts de carrière, les études, les relations, l’avenir. Nous portons d’autres responsabilités, d’autres incertitudes. Les récits de nos parents deviennent des repères émotionnels avant même nos propres expériences. Et ce poids ne disparaît pas.
Sur les réseaux, images de destruction, appels aux dons, bilans humains s’enchaînent. Difficile de ressentir sans se protéger. La fatigue compassionnelle n’est pas de l’indifférence, mais une forme de survie. Pourtant, détourner le regard est impossible, puisqu’il n’y a qu’une chose que nous attendons des autres : qu’ils nous regardent. Qu’ils nous regardent vraiment.
Au Liban, s’informer est à la fois une dépendance et une nécessité. Entre médias internationaux, journalistes locaux, rumeurs et contenus générés par l’intelligence artificielle, les jeunes deviennent des analystes informels, recoupant les sources et expliquant la situation à leurs proches à l’étranger. Etre informé donne l’illusion d’un certain contrôle.
Normalisation de la souffrance
Nombre d’entre nous, installés à l’étranger, restent fortement liés au Liban. Cet attachement est familial, géographique, émotionnel, pas toujours patriotique. Le pays devient un ensemble de relations, de paysages et de souvenirs.
Je le ressens particulièrement quand j’évoque le sud du Liban, dont je suis originaire. Pour moi, il n’a jamais été simplement une région mentionnée dans les titres, ni un lieu que certains traitent comme s’il s’agissait d’un autre pays. C’est mon village. La maison de mes grands-parents. Mes oliviers. Mes souvenirs d’enfance. Mes amis. Ma culture. Aujourd’hui, quand on parle de guerre « dans le Sud », nous percevons autre chose : une maison, une route que l’on emprunte, un village voisin. Pour nous, il n’a jamais été question de géographie, mais toujours du coût humain de la guerre.
Un discours récurrent célèbre la résilience libanaise, comme si survivre était admirable, et non imposé. Le terme se veut une manière de reconnaître l’endurance, mais finit par normaliser la souffrance, en suggérant que la situation est gérable. Certes, la vie reprend : les restaurants rouvrent, la musique revient. Cela peut sembler inspirant. Mais survivre n’est pas accepter. Faire face n’est pas consentir. Ce qui ressemble à de la résilience est souvent une nécessité. Les Libanais continuent parce qu’ils n’ont pas le choix, parce que vivre l’exige.
Beaucoup de jeunes rejettent cette célébration qui transforme la souffrance en identité. La crise semble permanente, comme si elle faisait partie de nous. Mais personne ne devrait se définir par la guerre. Ce que nous recherchons n’est ni admiration ni pitié. Ni romantisation ni sympathie distante. Quelque chose de plus simple : de l’empathie.
Nous sommes aujourd’hui le 8 avril, quelques heures après la déclaration du cessez-le-feu pour une durée de deux semaines entre l’Iran et les Etats-Unis. Le Liban jusqu’à cette heure semble ne pas être concerné ; le Sud et quelques régions de la capitale sont toujours bombardés. Nous sommes toujours en proie à l’inconnu que nous vivons depuis des années.
Tayma Saliba
est une journaliste indépendante, originaire du Liban, actuellement basée à Beyrouth.
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