– Non résolue, la question est fondamentale pour la société française, et pour la gauche en particulier. Comment faciliter la cohabitation de populations d’origines de plus en plus variées et attachées à la revendication de leur histoire et qui supportent de moins en moins des discriminations persistantes ? Le chemin à construire doit éviter deux écueils : d’un côté, l’invocation rituelle, sans avancée concrète, des idéaux égalitaires républicains, de l’autre la division communautaire, ferment de conflits.
La question est tout sauf nouvelle. Dans les années 1980-2000, un semblant de consensus politique avait été trouvé autour de l’idée d’« intégration », à mi-chemin entre une « assimilation » oublieuse des origines et un enfermement dans des « communautés » hermétiques. Cette perspective s’est trouvée prise en étau. D’un côté, la droite et l’extrême droite arc-boutées sur le mythe d’une identité nationale immuable, trouvent « l’intégration » bien trop généreuse, car elle reconnaît à la fois l’égalité et l’attachement aux origines. Dans un contexte exacerbé par la montée des revendications identitaires et aussi par le souvenir des multiples attentats terroristes, on veut, de Bruno Retailleau à Marine Le Pen, ne laisser le choix qu’entre assimilation et exclusion de la communauté nationale. Un diptyque ségrégatif, irréaliste et appauvrissant.
Chez une partie de la gauche, on a rejeté l’idée d’« intégration » comme héritière de la domination coloniale, sans vraiment la remplacer. Pourtant, dans un pays qui ne cesse, depuis plus d’un siècle et demi, de s’enrichir des apports étrangers et dont près d’un citoyen adulte sur trois a au moins un parent ou un grand-parent immigré, un discours politique porteur d’avenir sur la question est nécessaire.
« Chaînon manquant »
Avec l’idée de « créolisation », Jean-Luc Mélenchon a eu le mérite, en 2020, d’esquisser une perspective. Cette manière « de se transformer de façon continue sans se perdre » inspirée par le penseur martiniquais Edouard Glissant n’était « pas un programme mais un fait », assurait alors le chef de file de La France insoumise (LFI), de façon assez convaincante. Il expliquait alors vouloir construire « le chaînon manquant entre l’universalisme et la réalité vécue qui le dément » et présentait la créolisation comme un moyen de s’opposer à « la division de notre peuple sur des bases religieuses ou ethniques ».
Hélas, le « programme » et la stratégie politique ont repris le dessus. La « nouvelle France », le mot d’ordre que M. Mélenchon a récemment substitué à celui de « créolisation », est conçue pour nourrir la ligne conflictuelle de LFI. Symétrique de la vision de l’extrême droite qui refuse de considérer comme pleinement français les populations issues de l’immigration, le nouveau slogan oppose ces dernières à une « vieille France » jamais désignée explicitement mais qualifiée de « rabougrie et raciste » par M. Mélenchon, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), le 20 mars, dans son discours d’hommage au nouveau maire « insoumis » de la ville, Bally Bagayoko, élu dès le premier tour des municipales.
En opposant une « France racisée » à une « France raciste », M. Mélenchon déserte le terrain social de la gauche et nourrit, en l’inversant, la rhétorique identitaire de l’extrême droite qui veut faire croire à une concurrence entre populations « anciennes » et « nouvelles ».
A Saint-Denis, grande ville parmi les plus pauvres d’Ile-de-France et terre d’accueil historique de toutes les vagues d’immigration aussi bien provinciales qu’étrangères, la victoire de M. Bagayoko, 52 ans, cadre à la RATP, né en France de parents maliens, constitue un formidable symbole d’« intégration ». Avec plusieurs autres victoires de candidats au parcours comparable dans des quartiers populaires, de Vénissieux (Métropole de Lyon) à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), et de Vaulx-en-Velin (Métropole de Lyon) à Mantes-la-Jolie (Yvelines), l’élection de M. Bagayoko tranche avec une longue période durant laquelle les « vieux » partis de gauche (Parti socialiste et Parti communiste français) ont rechigné à promouvoir ces profils représentatifs de la population.
L’ouragan médiatique hostile qui s’est abattu sur le nouveau maire de Saint-Denis, quand l’extrême droite a voulu entendre le mot « Noirs » au lieu de « rois » lorsqu’il a déclaré que sa ville, qui abrite la nécropole des rois de France, est « la ville des rois et du peuple vivant », montre dramatiquement à quel point l’évidence de l’accès au pouvoir de personnes issues de l’immigration est loin d’être partagée. L’épisode ne fait qu’alimenter le bobard d’une guerre raciale en cours dans un pays marqué par ses quartiers ghettos, mais aussi champion des mariages entre personnes d’origines différentes.
M. Bagayoko, qui a réagi avec un remarquable sang-froid à cette provocation, semble de taille à résister à la « racialisation » promue par son propre parti. En décembre 2025, Sébastien Delogu, lui-même candidat LFI aux municipales à Marseille, était venu à Saint-Denis lui apporter son soutien en appelant les Dyonisiens à élire un « racisé » afin que « le réel peuple de France reprenne le pouvoir ». Et, peu après son élection, M. Mélenchon est venu à Saint-Denis proclamer la « victoire de la “nouvelle France” ». Cela n’a pas empêché le nouvel élu de prendre ses distances avec le mot « racisé », qui réhabilite la fiction des races, creuse les fossés et tend à assigner des personnes à une identité qu’elles n’ont pas nécessairement choisie.
Fort de sa victoire retentissante, il s’est permis d’affirmer sur RMC qu’il « n’aime pas trop le terme “racisé” » et préfère définir la « nouvelle France » comme celle des « enfants de la République et héritiers de l’immigration ». A peine élu, M. Bagayoko personnifie à la fois la réalité crue du racisme et la possibilité d’une riposte digne et déterminée. Peut-être aussi, en rêvant un peu, une synthèse entre la fierté des origines et une revendication du « droit à l’indifférence » dont la gauche pourrait s’inspirer.
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