Guerre en Iran – Le Maghreb se refuse à condamner les États-Unis

Des trois pays du Maghreb, le Maroc se situe le plus fermement du côté des attaques états-uniennes et israéliennes contre l’Iran. Plus surprenante est la position de l’Algérie et de la Tunisie qui, rompant avec leur positionnement traditionnel, cherchent à s’attirer les bonnes grâces du président états-unien Donald Trump.

La guerre contre l’Iran par Israël et les États-Unis intervient alors que des négociations sur le Sahara occidental sont en cours sous l’égide des États-Unis et de leur président Donald Trump. Washington, qui a déjà reconnu la souveraineté du Maroc sur ce territoire, soutient Rabat dans ce conflit. Par-delà cette première contrainte, le positionnement du Maroc est conditionné par le partenariat stratégique et économique dans lequel ce pays est engagé avec l’administration Trump d’une part, mais aussi avec Israël depuis la normalisation des relations bilatérales en 2020.

Ces paramètres expliquent que Rabat ait condamné les tirs de missiles iraniens contre les pays du Golfe, sans exprimer la moindre réserve sur l’opération lancée contre l’Iran. L’attitude du Maroc paraît d’autant plus cohérente qu’en juin 2025, lors de la guerre dite « des 12 jours » qui avait opposé déjà Israël, puis les États-Unis à l’Iran, Rabat n’avait publié aucun communiqué officiel.

Une hostilité ancienne à la République islamique

L’hostilité du Maroc à la République islamique d’Iran est ancienne. La première rupture entre les deux pays remonte à 1980, lorsque l’Iran de l’ayatollah Ruhollah Khomeiny reconnaissait le mouvement indépendantiste du Front Polisario. La seconde date de 2018, le Maroc avait alors rompu ses relations diplomatiques avec l’Iran, l’accusant de livrer des armes au Front Polisario. Il n’est donc pas étonnant de voir les autorités politiques marocaines qualifier, en mars 2026, d’« abjectes » les frappes iraniennes sur les pays du Golfe, considérant cette agression comme une « violation flagrante de la souveraineté nationale de ces États, inacceptable à leur sécurité et une menace directe à la stabilité de la région. »1

Cette position n’est pas partagée par l’ensemble des formations politiques marocaines. Certaines d’entre elles, comme le Parti de la justice et du développement (PJD) ou la Fédération de la gauche démocratique (FGD), ont publié des communiqués condamnant l’attaque contre l’Iran. D’autres ont appelé à des actions, comme le Groupe d’action nationale pour la Palestine qui voulait organiser un sit-in pour « dénoncer l’agression sioniste américaine contre l’Iran ». Mais les rassemblements ont été empêchés par les autorités, tout comme la manifestation du 2 mars à Tétouan, organisée par le Front marocain de soutien à la Palestine et contre la normalisation avec Israël, et qui rassemble des ONG et des partis politiques.

L’opposition à l’attitude officielle du Maroc est également venue du monde religieux. Dans un communiqué signé par plusieurs oulémas marocains, ces derniers ont exprimé leur solidarité avec l’Iran en tant que pays musulman. Le théologien Ahmed Raïssouni, qui avait autrefois cofondé et dirigé le Mouvement unicité et réforme (MUR), véritable matrice idéologique du PJD, avant de présider l’Union internationale des oulémas musulmans (UIOM), a exprimé un positionnement sans ambiguïté : « Je suis avec l’Iran parce qu’ils sont musulmans et parce qu’ils sont opprimés. Je suis contre les agresseurs criminels et leurs alliés2 ». Même si elles émanent d’une figure paradoxale qui a toujours défendu la séparation entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux dans un pays où le roi est commandeur des croyants, ces déclarations remettent explicitement en cause le positionnement officiel du Maroc dans le camp anti-Iran.

Washington et Tel-Aviv, meilleurs alliés du roi

Mais les autorités de Rabat ne font pas grand cas de ces voix et assument leur posture solidaire des pays du Golfe avec lesquels elles entretiennent des liens solides. Les bénéfices que le Maroc tire de son partenariat avec les États-Unis et avec Israël expliquent l’absence de dénonciation de leurs bombardements. En 2020, Donald Trump reconnaissait la marocanité du Sahara occidental, ouvrant la voie à des changements de positionnement d’autres États, comme l’Espagne ou encore la France sur cette question. C’est aussi l’administration Trump qui multiplie les rencontres en 2026, de manière à clore le conflit en privilégiant l’option marocaine d’une autonomie sous souveraineté marocaine. Elle a aussi soutenu Rabat lors du vote historique du 31 janvier 2026 de la résolution 2797 du conseil de sécurité de l’ONU reconnaissant le plan d’autonomie marocain comme la référence principale d’une solution au conflit.

La contrepartie de ce soutien était la signature par le Maroc des accords d’Abraham en 2020. Dès lors, l’administration Trump considérait ce pays comme un acteur de stabilité au Maghreb et en Afrique, jugé digne d’être récompensé. Le Maroc a été invité par Donald Trump à rejoindre le Conseil de la paix, et devrait également participer à la force internationale de stabilisation à Gaza, en envoyant des soldats sur place.

Ces bonnes manières faites au Maroc ne se limitent pas au dossier du Sahara : les droits de douane imposés aux pays du Maghreb sont nettement plus faibles pour le Maroc (10 %), au lieu de 30 % pour l’Algérie et 25 % pour la Tunisie. Autre signe de distinction, Donald Trump pense transférer le siège du commandement des États-Unis pour l’Afrique (Africom) de Stuttgart à Rabat, qui accueille régulièrement l’exercice multinational African Lion, conduit par Africom. Ces différents gains, auxquels s’ajoutent les investissements états-uniens au Sahara occidental3, ne peuvent être remis en question par la guerre contre l’Iran.

D’autant que le Maroc est engagé dans une coopération avec Israël, comme l’atteste l’achat d’un système de défense antiaérienne Barak MX4, ou l’installation d’une usine de drones du groupe israélien BlueBird Aero Systems dans la province de Benslimane, près de Casablanca, qui entrera en service en avril 2026. Ce double partenariat dont bénéficie le Maroc le place naturellement dans le camp des anti-Iran. Face à ses détracteurs, Rabat n’hésite pas à mettre en avant son rôle de médiateur au service des Palestiniens, que ce soit pour débloquer des fonds, retenus par Israël, destinés à l’Autorité palestinienne, ou encore pour permettre à l’aide humanitaire d’entrer dans Gaza, sans grand succès pour l’instant.

Le revirement diplomatique de l’Algérie

Si l’attitude du Maroc s’inscrit dans le sillage des accords d’Abraham, la position algérienne confirme une rupture avec ses principes diplomatiques, et vis-à-vis de l’Iran. Le 1er mars, le ministre algérien des affaires étrangères, Ahmed Attaf, a exprimé « la solidarité totale de l’Algérie avec les pays arabes frères qui ont été victimes d’attaques militaires ». En revanche, Alger n’a pas déploré la mort du Guide suprême Ali Khamenei, alors qu’elle avait réagi, lors de la « guerre des 12 jours », aux bombardements israéliens sur le sol iranien en évoquant « une agression qui n’aurait pas été possible sans l’impunité dont jouit l’agresseur ». Le 13 juin 2025, l’Algérie avait aussi appelé le Conseil de sécurité des Nations unies à « assumer pleinement sa responsabilité de protéger la paix et la sécurité internationales ».

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Khadija Mohsen-Finan

Politologue, enseignante (université de Paris 1) et chercheuse associée au laboratoire Sirice

 

 

 

Source : Orient XXI

 

 

 

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