Il existe au Sénégal une prison invisible : la réputation et la respectabilité.
Elle se construit lentement et peut se détruire en un instant.
Ce n’est pas un apprentissage brutal. C’est une imprégnation progressive, transmise par la famille, les aînées, les normes religieuses et les attentes sociales. Très tôt, on comprend que le pire n’est pas de mal faire, mais d’être exposée. Le système repose sur plusieurs mécanismes puissants : l’humiliation publique, la peur du déshonneur, la surveillance permanente des autres, la mise à l’écart, la diabolisation, et surtout la rumeur, cette arme sociale qui ne cherche pas la vérité, mais l’efficacité. La réputation devient alors une stratégie de survie, pour rester hors d’atteinte.
J’ai appris ces règles. Très tôt, dans des regards qui jugent, dans des silences qui pèsent, dans des mots qu’on retient. Je les ai comprises. J’ai même appris à jouer avec elles, à contrôler mon image, anticiper les jugements, éviter les situations où ma parole pourrait être retournée contre moi.
Mais comprendre un mécanisme, c’est aussi voir ses limites.
Cette réputation que l’on protège ne repose pas sur la vérité. Elle repose sur ce que les autres acceptent de croire. Ce qui compte n’est pas ce que nous sommes, mais ce que le public perçoit. Et pour façonner cette perception, les moyens sont multiples : le mensonge, la répétition, la mise en scène, et aujourd’hui l’amplification par les réseaux sociaux, où certains peuvent fabriquer, en quelques jours, une image qui n’a rien à voir avec la réalité. Autour de cette fabrication, s’organise un véritable système, avec ses acteurs, ses relais, et parfois même ses revenus : chaque personnalité, chaque groupe, chaque idéologie s’entoure de ses «influenceurs», qui passent des heures à attaquer, insulter, colporter et accuser celles et ceux qui osent contredire ou démontrer ce qui ne tient pas. Toute remise en question devient suspecte. Le doute devient une faute. Et très vite, on ne vous répond plus sur le fond : on vous attribue des intentions, des appartenances, des «lobbies». L’histoire nous a pourtant appris que ces logiques fabriquent des certitudes fragiles, souvent injustes, toujours dangereuses.
Face à cela, ceux qui choisissent la vérité et la justice se retrouvent dans une position paradoxale. Ils sont contraints d’avoir peur de ceux qui fabriquent le mensonge. Et peu à peu, par fatigue, par prudence, par survie, ils se taisent.
La réputation peut donc être détruite à tout moment, par n’importe qui, indépendamment de ce que nous sommes réellement. Construire sa vie autour de quelque chose d’aussi fragile exige des compromis constants.
C’est pour cela que j’ai choisi, autant que possible, de ne pas en faire mon centre. Parce qu’au fond, que vaut ma réputation si elle tient au silence face à l’injustice ? Que vaut-elle si elle m’oblige à détourner les yeux pendant que d’autres femmes sont salies, brisées, manipulées ? Si la réputation des autres peut être détruite par le mensonge, alors la mienne ne vaut pas plus. Et si elle ne vaut pas plus, alors elle ne mérite pas que je me taise pour la protéger.
Combien de crises le Sénégal a-t-il traversé ces trois dernières années sans qu’une seule voix intellectuelle réellement libre et courageuse ne s’élève vraiment ? Combien de débats essentiels ont été escamotés, remplacés par le bruit des réseaux sociaux et la fureur des partisans ? On me dit que certains guides religieux ne veulent plus parler. Pas parce qu’ils n’ont rien à dire. Mais parce que la peur d’être insultés, lynchés numériquement, décrédibilisés en quelques heures, est devenue plus forte que le devoir de parole.
Ce n’est pas anodin. D’autant plus qu’il est devenu extrêmement facile pour ces fabricants de mensonges d’imposer leurs récits. Avec l’appui des intelligences artificielles, leurs constructions peuvent être amplifiées, habillées, crédibilisées en un temps record. Et cela s’inscrit dans un contexte où l’exigence de vérité est faible : les propos circulent sans être vérifiés, adoptés comme des vérités sans examen. Dans cet environnement, le mensonge ne se contente plus d’exister, il s’organise et finit par s’imposer.
C’est ainsi que la dictature de la pensée unique s’est installée. Discrètement. Sans décret, sans couvre-feu, sans censure officielle. Elle s’est installée dans les calculs de chacun, dans la peur de chaque intellectuel, chaque journaliste, chaque universitaire qui sait, mais qui mesure le coût de savoir à voix haute.
Aujourd’hui, on entend souvent la même version de l’information, partout, sur les réseaux sociaux, dans les médias, à la radio. On voit nettement non seulement que l’information vient des mêmes sources, mais aussi que ceux qui la relaient ne cherchent ni à la questionner ni à l’analyser. Ils répètent ce que l’on attend d’eux. Bien souvent, rien n’est vérifié, et tout est pris pour vrai. Et les personnes compétentes, celles qui ont les outils pour analyser, nuancer, contredire, se taisent. Elles rasent les murs. Elles choisissent la survie sociale plutôt que la vérité intellectuelle.
Il y a un mot pour cela. Moi, je l’appelle trahison. Trahison envers les plus vulnérables qui comptaient sur cette parole. Trahison envers la démocratie qui ne peut exister sans contradicteurs. Trahison envers l’histoire qui retiendra non seulement ce qui a été dit, mais ce qui n’a pas été dit.
Pendant que nous calculions, pendant que nous protégions nos réputations, pendant que la politique-spectacle saturait l’espace public d’émotion et de drama, des choses se passaient
Des personnes renoncent à parler, à agir, à se défendre, parce qu’elles savent que le coût ne sera pas porté par ceux qui font le tort, mais par celles et ceux qui l’exposent. Dans cet ordre social, dire la vérité peut devenir plus dangereux que subir l’injustice
Pris séparément, ces choix paraissent compréhensibles, presque rationnels. Mais accumulés, ils produisent un effet systémique : un espace public où la parole se retire, où la peur s’installe, et où les plus vulnérables restent exposés. Ce n’est pas seulement une somme de silences. C’est un mur qui protège le système et laisse les autres à découvert.
J’aurais pu ne pas écrire ce texte. J’aurais pu continuer à choisir soigneusement mes batailles, à doser ma parole, à préserver ce que j’ai construit, comme on apprend à le faire dans cet ordre social.
Mais tant que la réputation pèse plus lourd que la vérité, ceux qui subissent l’injustice restent exposés pendant que ceux qui la produisent ou la couvrent restent protégés. Ma réputation, cette chose que j’ai passé une vie à construire, ne vaut pas ce système. Elle ne vaut pas le renoncement qu’il exige, ni l’injustice qu’il permet de maintenir.
Peut-être que cette position est aussi liée à ma place, à la marge que j’occupe et à ce qu’elle m’autorise encore à dire. Peut-être que je peux me permettre certaines paroles parce que je n’ai pas autant à perdre, et je ne nie pas ce privilège. Mais cela ne rend pas cette parole moins nécessaire. Car si même celles et ceux qui ont encore une marge choisissent de se taire, le terrain est entièrement laissé à ceux qui maîtrisent le mieux les mécanismes de fabrication, de manipulation et de disqualification
Etre attaquée n’est pas un problème. Le vrai problème, c’est de laisser la peur décider à notre place. Parce qu’au moment où la peur dicte ce qui peut être dit, ce n’est plus seulement une réputation que l’on protège. C’est la vérité que l’on abandonne.
Dewenati.
Fatou Warkha Sambe
Source : SenePlus (Sénégal)
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