Sur la polémique Biram vs MND / Par Mouhamadou Sy

Depuis cet après-midi {Hier], je vois des réactions concernant des propos que Biram aurait tenus, accusant le MND d’avoir poussé (ou encouragé) le régime Taya à, en particulier, exécuter les Lieutenants Ba Seydi, Sy Saidou et Sarr Amadou pour avoir planifié un coup d’Etat en 1987 (Je précise que ce coup d’Etat n’a pas été exécuté). Le MND avait en effet sorti une déclaration (avant le procès) pour exprimer sa position.

 

Je suis donc allé lire cette déclaration pour me faire ma propre idée. Et j’avoue que j’ai été extrêmement bouleversé par un nombre considérable de passages se trouvant dans ce document. J’ai été choqué à plusieurs niveaux; et il me faudra certainement revenir quand le temps le permettra pour en proposer une analyse. Si vous me lisez régulièrement, vous avez pu remarquer qu’il m’est arrivé d’être très critique à l’égard de certaines déclarations de Biram.

 

Mais dans cette affaire, vu ce document de 1987 (que je mettrai à la fin du texte dans son intégralité), je trouverai extrêmement plausible tout propos suggérant un possible rôle, au moins un réconfort idéologique, que le mouvement MND aurait joué dans la malheureuse issue que l’on connait de ces évènements.

 

Donc, concernant ce débat, l’honnêteté intellectuelle nous dicte à accorder du crédit à la position de Biram plutôt qu’à ceux qui sont offusqués par ses propos. Comme vous le verrez, elle nous pousse même à remettre en cause le portrait que l’on s’est fait, parce que cela nous semblait naturel, de ces individus qui osent défendre cette déclaration.

 

Il est en effet extrêmement contradictoire, voire hypocrite, pour un mouvement qui se dit démocratiquement éclairé de faire autant abstraction du contexte politique du pays à cette époque (régime déjà hors-la loi et répressif, tradition de coup d’Etats déjà installée depuis près d’une décennie etc.) pour zoomer sur une tentative non effectuée d’un coup d’Etat et en faire le monstre absolu.

 

À la place d’une prise de hauteur à même de critiquer le contexte entier de ces prises de pouvoir militairement forcées, incluant le projet du putsch et le régime Taya lui-même, le MND, dans cette déclaration enjolive le contexte politique pour ne laisser aucune qualification autre que l’horreur pour décrire les personnes que sont ces lieutenants. Étant censé être le principal contre-point au pouvoir, il donne ainsi son accord de principe aux exécutions.

 

Il n’a jamais, dans cette déclaration, remis en question la légitimité des putschistes au pouvoir à juger un putsch non abouti, à plus forte raison de rappeler que le ‘juge’ lui-même est aussi coupable du même crime, sinon d’un plus grave. Au contraire, il a tenu a avancer l’idée d’une paix politique que vivrait ce pays et à laquelle le putsch viendrait porter atteinte. Je passe pour l’instant sous silence d’autres parties extrêmement révoltantes de ce document. J’y reviendrai dans un texte plus complet.

 

Je m’étonne, et je le dis avec une si grande déception, que des individus en qui j’avais toute admiration continuent de défendre cette déclaration clairement injuste et qui, au-delà du rôle joué dans ces exécutions, pose d’emblée l’idée complète d’une Mauritanie dans laquelle les noirs seraient une minorité à satisfaire plus qu’une composante égale à celle arabe. En dépit de la poudre parsemée ça-et-là, l’idée de domination arabe en Mauritanie est clairement défendue dans ce document. Comme je l’ai dit, je reviendrai là-dessus plus amplement.

Mouhamadou Sy

 

Suggestion kassataya.com :

Biram cherche-t-il à justifier la politique de Maaouya et à le disculper ? Par Kadiata Malick Diallo

 

 

 

 

 

 

Ci dessous la déclaration :

 

 

 

DÉCLARATION du MND /1987

 

 

 

Le 22 octobre dernier(1987), un putsch pas comme les autres a été déjoué de justesse ; un groupe de jeunes militaires Haal-Pulaar avait envisagé de renverser, par les armes, l’équilibre politique existant depuis 1960, entre les nationalités composant notre peuple. Imaginer pouvoir remettre en cause cet équilibre par la conspiration et la violence, à partir d’une position sectaire hostile à la majorité arabe et ne tenant aucun compte de l’avis et des intérêts réels des minorités négro-africaines, frise la démence. Tout le monde en convient aujourd’hui, la Mauritanie a échappé de peu à l’abîme de la guerre raciale.

 

Les putschistes avaient-ils conscience de conduire leur pays vers un drame à la libanaise ? La guerre raciale, qu’est ce donc sinon le suicide pour la Mauritanie ? Dans une telle catastrophe il n’y a aucun respect des « droits des Noirs » ; il n’y a aucune égalité à conquérir sauf l’égalité dans le malheur, la souffrance et la mort. Dans une guerre raciale, il n’y aura qu’un gagnant, les puissances étrangères interventionnistes, et un seul perdant : le peuple, tout le peuple mauritanien ! Les extrémistes réussiront peut-être à jouer aux seigneurs de guerre, disposant de leur groupe ethnique comme réserve de chair à canon, mais ne seront en réalité que de simples marionnettes manipulées par les forces étrangères qui les arment et les financent et qui seules décident du sort du conflit fratricide.

 

Le mouvement nationaliste négro-africain FLAM justifiait le recours à la violence raciale par l’existence d’une «situation d’Apartheid» en Mauritanie. Parce que qu’il y a des injustices, des inégalités, des manifestations d’oppression des minorités. Mais quel pays africain en est donc exempt ? De quels droits jouissent les minorités au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Zaïre, etc… Et dont sont privées celles de Mauritanie ?

 

Il est paradoxal que ceux qui prétendent être les porte-drapeaux de «la cause des Noirs» soient incapables, dans leur pensée et leur action, de dépasser les horizons étroits d’un seul groupe ethnique négro-africain. Depuis 1979, le nationalisme étroit négro-africain s’est enfermé dans une logique nihiliste : il dénonce une «situation d’Apartheid», mais ne formule aucune revendication politique précise, ni ne cherche à convaincre l’opinion nationale, ni même les masses négro-africaines par aucun programme, ni des propositions déterminées. Et pourtant, avant même que l’opinion ne sache ce qu’il veut, le voilà qui en vient aux pires extrémités.

Phraséologie sur l’«Apartheid», actions terroristes, putsch, sont en fait les symptômes d’une inquiétante fuite en avant. Que les nationalistes étroits aient une opinion erronée sur les problèmes de coexistence entre nos nationalités est leur droit qu’on ne peut contester. Mais qu’ils incitent à la violence raciale et tentent même, par l’action terroriste et putschiste de mettre le feu à la maison commune est inadmissible ; c’est un crime contre notre peuple multinational. Dans les contradictions nationalitaires, un extrémisme en cache toujours un autre. L’événement du 22 octobre a donné prétexte à une campagne raciste hystérique et immonde dirigée contre les Haal-Pulaar. Des extrémistes exhortent les masses arabes à «leur donner une leçon» à «les écarter de tous les postes de confiance», à «leur faire traverser le fleuve», diffusent des rumeurs venimeuses inventées de toutes pièces. Il est non moins grave que certains fonctionnaires de l’état se comportent dans le même sens, voient en tout Haal-Pulaar un putschiste, un non citoyen potentiellement dangereux, à traiter de façon discriminatoire.

Nous retrouvons ici aussi le même appel à la violence raciale qui précède l’action criminelle.

 

En fait, les extrémistes négro-africains et arabes se rejoignent. Ils ont le même but : détruire l’unité de notre peuple multinational ; les mêmes méthodes : exacerber et exploiter les mauvais sentiments et l’inconscience du peuple. Ces pyromanes sont aujourd’hui en cabale. Pour que la maison commune ne prenne feu, chacun doit veiller sur sa propre chambre. Les Négro-africains patriotes, surtout les Haal-Pulaar, ont le devoir de se démarquer de l’extrémisme du FLAM et du putsch manqué, les Arabes, de débusquer leurs extrémistes, de dénoncer toute propagande anti-Haal-pulaar et toute manifestation de discrimination et de chauvinisme officieux, au sein de

l’état.

 

En effet, l’enjeu patriotique principal est aujourd’hui la préservation de l’unité nationale, et la seule stratégie qui vaille pour désamorcer les affrontements raciaux est précisément d’isoler les extrémistes au sein de leur propre groupe ethnique. Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi s’interroger sur la signification de la crise actuelle pour éviter qu’elle ne se renouvelle en des termes plus dramatiques.

 

L’événement du 22 octobre n’était point un coup de tonnerre dans un ciel serein.

Remontons dans le temps :

– 1986 : agitation extrémiste du FLAM ; – 1979-80 : l’UDM, le MPAM, l’ODINAM (qui donneront naissance au FLAM) incitent aux affrontements raciaux; ‘

– 1966 : affrontements raciaux tragiques ;;

– 1961 : controverse raciale lors du Congrès constitutif du PPM. Entre tous ces événements, un fil conducteur ; il y a bien des problèmes qui gênent la coexistence fraternelle entre les nationalités composant notre peuple.

 

De quoi s’agit-il ? Au lendemain de l’indépendance, le souci des minorités négro-africaines était d’obtenir des garanties constitutionnelles contre toute tentative de marginalisation ou d’assimilation par la majorité arabe. A partir de 1966, l’introduction de l’arabe les inquiète relativement à l’avenir de l’accès aux emplois et de l’équilibre entre nationalités au sein de l’état.

 

Depuis 1983 l’inquiétude porte sur les conséquences de la mise en valeur de la vallée liée à l’après barrage, et de la loi foncière sur la propriété terrienne des Foutankoobe. Rien donc, au départ, que des préoccupations légitimes par rapport à des problèmes politiques réels. Et il est naturel que la cohabitation fraternelle de nos nationalités soit périodiquement en butte à des divergences d’approche et d’aspiration suivant les mutations politiques, culturelles et socio-économiques de notre pays.

 

Il est cependant inévitable que cela donne lieu à des manifestations de l’esprit étroit, à des tendances maximalistes qui posent mal ces problèmes, et partant, rendent plus difficile leur solution.

 

«L’UGOMS» en 1961-62 réclamait un fédéralisme ressemblant fort au confédéralisme et qui créait une partition de fait de la Mauritanie. Les « 19 », en 1966, rejetteront l’introduction de l’arabe -langue de la majorité- dans le système d’enseignement. Depuis 1979, le nationalisme étroit baigne dans une grande confusion, ne sachant s’il est plus payant de se situer sur les positions des minorités opprimées qui réclament leurs droits, ou de faire de la surenchère au nom de « la majorité noire », et en matière de réforme foncière de se contenter de préconiser l’interdiction par la violence, l’accès des Arabes aux terres de la vallée.

 

De son côté, le chauvinisme arabe ne posera pas mieux ces différents problèmes. En 1961-62, il réclamait «l’arabisation immédiate de l’enseignement», ne tenant aucun compte des intérêts culturels des négro-africains. A partir de 1966 ce slogan reviendra continuellement, farci de conceptions racistes du genre : «la Mauritanie n’appartient qu’aux arabes» ; «la minorité doit se soumettre à la majorité», «arrêt de l’immigration noire». En 1979-80, on pousse l’absurde jusqu’à réclamer la sortie de la Mauritanie des organisations «noires» : OMVS, CEAO, CDEAO.

 

Le regain de tension ethnique, sensible depuis 1978, est indissociable de deux facteurs : le rétrécissement de l’aire d’influence des idées patriotiques consécutif à la tentative de liquidation du MND en 1975, et surtout, l’exacerbation de la crise économique et sociale du système néocolonial, suite à la catastrophique et injuste guerre d’annexion du Sahara et aux retombées de la récession du capitalisme mondial. L’activité économique tournant au ralenti, le marché de l’emploi s’est rétréci. Puis ce fut l’intervention des syndics des usuriers (FMI, BM), qui imposent, pour se faire rembourser et mieux nous dominer, la misère et le chômage. Il se comprend donc, qu’en Mauritanie, chacun se sente à l’étroit. Chaque emploi, chaque crédit ou marché devient l’enjeu d’une véritable foire d’empoigne entre tribus, régions, nationalités, races. D’où l’exacerbation de tous les particularismes depuis le début des années 80. Quant à la politique officielle de l’état mauritanien, depuis 1960, elle peut être résumée en deux mots : «porte close et bouche cousue». Au nom de l’unité nationale, interdiction de parler des entités qui la composent, d’évoquer l’existence de problèmes de coexistence. Officiellement le sujet est tabou. Dans la pratique, les courants particularistes arabes ou négro-africains ont les coudées franches pour manipuler tel ou tel secteur de l’état, suivant leurs visées. A ce jeu, il faut le dire nettement, le chauvinisme l’emporte en vertu de la loi du nombre et la menace de marginalisation ou d’assimilation devient plus sensible pour les Négro-africains. Et puisque les problèmes ne sont jamais abordés franchement et frontalement, ils s’accumulent, la confiance fait place à la méfiance, le pourrissement s’ensuit, et le particularisme s’oriente vers la surenchère et l’action extrémiste. Et lorsqu’une crise éclate, on en diffère la solution par le recours à des demi-mesures. Cette politique de l’autruche, en vogue dans la plupart des États néo-coloniaux d’Afrique, en interdisant l’examen franc et loyal des difficultés de coexistence entre nos nationalités, ne laisse le champ libre qu’aux mauvaises entreprises de ceux qui, sous le couvert de l’indifférence de l’état, trichent pour tirer toute la couverture à eux et de ceux qui tombent dans l’extrémisme.

La question nationale est certes, mal posée par l’extrémisme. Elle n’en est pas moins un problème réel. Et la meilleure arme contre l’extrémisme est justement de le poser correctement. En témoigne l’expérience de notre peuple. Il est significatif en effet que la seule pause dans la controverse raciale fut la période 1968-75 où le MND réussit à réduire à la passivité chauvinisme et nationalisme étroit en unissant toutes les forces vives de nos nationalités sur une plate-forme patriotique où la question nationale était posée franchement et équitablement, sur les bases suivantes :

– reconnaissance de l’existence des nationnalités (Arabes, Haalpulaar, Soninke, Wolof) et leurs aspirations particulières légitimes,

– affirmation que la solution juste et durable de la question nationale ne peut être réalisée que dans un ordre d’indépendance et de démocratie politique et sociale, pour lequel il est prioritaire de lutter et, que le maintien de l’unité patriotique de tout notre peuple est la seule garantie pour le succès des revendications particulières immédiates de telle ou telle nationalité. Les contradictions entre nos nationalités sont des contradictions entre membres d’une même famille, à résoudre pacifiquement et équitablement. Elles sont secondaires par rapport à la contradiction entre le peuple mauritanien dans son ensemble et ses oppresseurs : l’impérialisme et le féodalisme.

 

Mettre ces contradictions secondaires au premier plan -ce que nous reprochons plus que tout aux extrémistes- c’est servir l’impérialisme et les forces rétrogrades en divisant le peuple; c’est en quelque sorte dire aux Mauritaniens : oubliez les geôliers qui vous martyrisent et que chacun de vous se préoccupe plutôt d’arracher une meilleure place à son compagnon de prison.

 

L’unité de notre peuple est la seule garantie pour nos intérêts généraux et particuliers. Il est urgent de la préserver en restaurant un climat de dialogue et de confiance. Dans ce but, que tous les patriotes réclament avec nous :

 

1°) la renonciation à la politique officielle de silence sur la question nationale et ouverture d’un débat national, dans les formes adéquates et démocratiques pour favoriser la compréhension mutuelle et la recherche de solution juste ;

2°) la liberté d’opinion pour tous -y compris les nationalistes négro-africains et arabes – à condition de condamner tout recours à la violence raciale et contre toute forme de culpabilisation de l’une de nos nationalités ou de discrimination à son encontre.

 

 

Non aux diviseurs de toutes espèces !

Vive l’unité de notre peuple !

 

 

 

Nouakchott 8 novembre 1987

LE MND

 

 

 

—-

Mouhamadou Sy

Facebook – Le 31 mai 2022

 

 

 

 

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