Sory Bamba, trop modeste pour être une star

A 82 ans, le musicien malien a encore envie de transmettre. Alors que son ami Ali Farka Touré est devenu une légende, il est encore méconnu en dehors de sa ville de Mopti

Modernisateur de la musique du pays dogon, insatiable expérimentateur et découvreur de talents depuis un demi-siècle: avec un peu moins de modestie, le musicien malien Sory Bamba aurait pu devenir une star de la scène africaine, comme ses compatriotes Ali Farka Touré ou Salif Keïta. Mais dans le Mali d’aujourd’hui, beaucoup ne le connaissent même pas. Ailleurs, c’est un total inconnu.

 

 

«Pourtant, c’est l’un des plus grands musiciens du Mali», affirme le claviériste Cheick Tidiane Seck. Cet autre virtuose malien, qui le connaît bien, est resté longtemps dans l’ombre, avant de connaître la consécration internationale après trente ans de carrière. «Sory Bamba, ce n’est pas quelqu’un qui se met en avant, ajoute le jazzman de 66 ans. C’est rare de voir des musiciens de cette envergure avec tant d’humilité et une telle volonté de toujours chercher la vraie musique, pas celle qui vend.»

Porteur de trompette

Le vieil homme de 82 ans, qui passe l’essentiel de ses journées entouré de ses petits-enfants et de ses poules dans la cour de sa maison dans sa ville natale de Mopti, surnommée la «Venise du Mali», a été un précurseur, pour lui et pour les autres. «Quand j’ai fait jouer ici de la guitare à Ali Farka Touré, beaucoup n’étaient pas d’accord avec ce type de rythmes», se souvient-il.

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Ali Farka Touré (1939-2006) n’avait alors qu’une vingtaine d’années et était chauffeur. Il partira ensuite à Bamako travailler à la radio nationale, avant de devenir l’un des musiciens les plus connus d’Afrique. «Et il était ici, dans cette même maison», sourit Sory Bamba, avant de sortir sa flûte traversière sans crier gare et de se mettre à jouer, toujours passionné. «Sans la musique, c’est fini. Et il reste tellement de choses à faire», dit-il.

Pour ce musicien né en 1938, tout a commencé sous la colonie française, à la fin des années 1940, quand un ami lui offre une flûte à six trous. Le petit «talibé» (élève d’une école coranique) d’alors, au destin tout tracé de marabout, change radicalement de voie: ce sera la musique.

 

Avec ses copains, il tend des peaux de chèvre pour en faire des tam-tam, transforme en maracas des boîtes de conserve, se met à chanter. D’abord modeste «porteur de trompette» pour un musicien local, il s’empare de l’instrument, apprend à en jouer, puis abandonne rapidement les petits boulots pour se consacrer à sa passion. A l’aube de ses 20 ans, en 1957, il crée son premier groupe, vite populaire chez les jeunes. Sa formation s’appelle Kanaga de Mopti, du nom d’un masque de cérémonie qui évoque chez le peuple dogon le dieu créateur Amma.

 

Trouver des jeunes talents

 

Après l’indépendance de 1960, le groupe assoit sa notoriété au Mali en participant à Bamako aux grands concours musicaux, ouverts à toutes les régions de cet immense pays, mis en place pour forger une identité nationale. Pendant des années, le chef d’orchestre du Kanaga écume aussi les plaines inondées du fleuve Niger, la célèbre falaise de Bandiagara, au cœur du pays dogon, les campements peuls.

«Son rôle était de trouver des jeunes talents, il partait souvent en brousse les débusquer», raconte son fils, Bamoussa Bamba. Fait unique, Sory Bamba obtient l’aval des sages pour jouer la musique des cérémonies dogons. Le musicien et chef d’orchestre mêle à cette tradition ancestrale des orchestrations latin jazz, funk, folk. On surnomme parfois son groupe le «Pink Floyd malien».

 

«Tout ce qui n’évolue pas est appelé à disparaître et Sory Bamba a toujours évolué en cherchant à faire de la musique innovante», souligne Koko Dembélé, 66 ans, maître du reggae malien recruté à 18 ans comme guitariste soliste et chanteur du Kanaga de Mopti. S’il est «un musicien fédérateur», selon Cheick Tidiane Seck, Sory Bamba tente aussi sa chance en solo en Côte d’Ivoire, puis en France. Il sort quelques 33 tours, dont son album référence Du Mali, à la fin des années 1970, mais le temps passe et le succès international n’arrive pas vraiment.

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En 2010, le vent semble enfin tourner quand, au détour d’un concert parisien, Universal lui propose à 72 ans un contrat et un album. Mais Dogon Blues n’aura pas le succès escompté et le vieux musicien, qui vivait alors en France, rentre chez lui, à Mopti. Ses enfants, qui le trouvent fatigué, veulent qu’il arrête la musique. Mais dès qu’un gamin passe, il commence à chantonner avec lui. «Pour transmettre», répète-t-il.

 

 

 

 

AFP

 

 

 

Source : Le Temps (Suisse)

 

 

 

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