Québec – Une nouvelle maison d’édition pour les femmes racisées

« J’aimerais beaucoup ne pas avoir à lancer une maison d’édition comme celle-là », avoue Madioula Kébé-Kamara. Les derniers mois l’auront pourtant convaincue que pareil projet était nécessaire. La résurgence en force du mouvement Black Lives Matter, à la suite de la mort George Floyd, et la vague de dénonciations d’inconduites sexuelles dans le milieu artistique québécois auront permis d’éclaircir de nombreux problèmes — de diversité, de juste rémunération du travail, de sécurité pour les femmes — accablant le milieu littéraire québécois. « Comme une première étape dans la construction du monde d’après », il fallait agir.

Née à Paris de parents sénégalais, installée à Montréal depuis cinq ans, Madioula Kébé-Kamara lançait la semaine dernière une campagne de sociofinancement afin d’aider à mettre sur pied Diverses Syllabes, une maison d’édition féministe intersectionnelle et queer qui publiera essentiellement de la fiction, mais aussi de la poésie, des essais et de la bande dessinée, à raison de trois titres par année.

Objectif principal : offrir un porte-voix à celles qui peinent à se faire entendre au sein d’une littérature québécoise encore très blanche. Une sous-représentation tenant moins à la mauvaise foi des artisans du milieu du livre, pense Madioula Kébé-Kamara, qu’à une sorte de cercle vicieux. « Souvent, la politique éditoriale d’une maison se résume à quelque chose comme : “Regardez ce qu’il y a dans notre catalogue, et si vous vous y reconnaissez, envoyez-nous votre manuscrit.” » Elle ajoute : « Sur les dix livres dont on a le plus parlé l’an dernier, combien ont été écrits par des femmes racisées, ou par des personnes racisées issues des minorités de genre ? »

Mais pour la fondatrice de Diverses Syllabes, une maison d’édition nourrissant de pareilles ambitions ne peut faire l’économie de gestes concrets afin d’atténuer la précarité financière à laquelle sont astreintes beaucoup d’autrices. Des gestes concrets à poser au nom de la dignité des créateurs et des créatrices, et de la reconnaissance de leur travail, mais aussi parce que cette précarité est le terreau de rapports de pouvoir malsains, indissociables de la vaste question des inconduites et des violences sexuelles. Rappelons que, selon des données colligées par l’UNEQ, le revenu annuel moyen des écrivains est de 9169 $.

Diverses Syllabes s’engage ainsi à payer le double du pourcentage de droits d’auteur à celles qui y publieront, et à verser 1000 $ à ses autrices dès la signature d’un contrat. L’organisme sans but lucratif entend aussi former une équipe composée essentiellement de femmes et de personnes issues des minorités de genre. Une étude réalisée par la professeure à l’Université de Sherbrooke Isabelle Boisclair révélait en 2008 que les femmes n’occupaient que 11 % des fonctions de cadre dans le milieu de l’édition au Québec.

Sur les dix livres dont on a le plus parlé l’an dernier, combien ont été écrits par des femmes racisées, ou par des personnes racisées issues des minorités de genre ?

« La question des inconduites sexuelles est très grave, mais c’est vraiment le petit bout », explique la nouvelle éditrice, qui amorçait des études en littérature à l’UQAM en 2018 après avoir fait carrière dans le milieu bancaire. « Il y a beaucoup de choses qui doivent changer quant au travail gratuit que font les femmes dans le milieu littéraire. »

Pas une niche à doléances

Rodney Saint-Éloi, qui fondait la maison Mémoire d’encrier en 2003 et qui a publié les livres de plusieurs des rares stars non blanches de la littérature québécoise, a souvent raconté en entrevue avoir accueilli au sein de sa maison des auteurs noirs ayant frappé à d’autres portes, et qui s’étaient fait répondre « d’aller voir chez Mémoire d’encrier ». L’écrivain et éditeur a longtemps appelé de ses vœux que d’autres maisons fassent rayonner la parole d’auteurs et d’autrices de descendance africaine ou caribéenne.

« Je dis bienvenue à Diverses Syllabes, écrit-il par courriel. Le terme “racisé”, à Mémoire d’encrier, fait appel à un certain regard sur le monde. Un regard décolonial. Une idée de la justice et de la beauté. Une pensée plus complexe sur le monde et l’histoire. Un temps plus consistant. Une géographie plus libre. [La naissance de Diverses Syllabes], c’est signe que Montréal est une grande ville, capable d’accueillir d’autres voix. D’autres corps. D’autres mémoires. »

Que répond Madioula Kébé-Kamara à ceux pour qui une maison d’édition devrait faire abstraction de la couleur de la peau de celles qui y publient ? « C’est drôle, on ne dit pas à un éditeur qui ne fait que de la bande dessinée qu’il devrait publier de la poésie ! Vivre dans l’universalisme, c’est beau, mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’injustice. Il y a la philosophie, ce à quoi on peut aspirer, mais avant tout, il y a les faits, qui nous apprennent qu’il y a un manque de diversité dans l’édition au Québec et qu’il faut essayer de le combler. »

Elle espère aussi mettre en lumière la richesse et la diversité (!) des imaginaires qui habitent celles que l’on désigne par l’expression « personnes racisées ». « Il faut faire attention à l’exotisme. Pour qu’on s’intéresse à ce que va écrire une personne issue des minorités, il faut souvent qu’il y ait une tragédie : je n’ai pas de papiers, j’ai dû traverser la Méditerranée à la nage, je suis excisée. Tu ne peux pas que fournir un récit ; il faut fournir du drame. Il faut bien sûr parler de ces sujets, mais je ne veux pas non plus que Diverses Syllabes devienne une niche à doléances. Je veux qu’on puisse parler de tout. »

 

 

Dominic Tardif

Collaborateur

 

 

 

Source : Le Devoir (Québec)

 

 

 

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