Une avenue bienvenue

« Les statues, les plaques apposées au coin des rues, ne sont pas des rappels historiques : ce sont des hommages » soutient un esprit aiguisé et soucieux de distinguer les «actes d’histoire » des « actes de mémoire ». Et d’insister: «Les statues dressées sur les places, tout comme les noms donnés aux rues et aux avenues ne sont pas des actes d’histoire, mais de mémoire ». L’insistance se justifie peut-être par le fait que mémoire et histoire sont des rivages voisins.

En filigrane, tout hommage recèle en principe une admiration, même implicite. Quid de l’inauguration récente à Nouakchott, d’une avenue El Hadj Mamoudou Ba ? C’est en tout 1er lieu l’expression d’un hommage largement mérité qui fait suite à un ouvrage récent .(Mamadou Samba Sy. El Hadj Mahmoudou Ba, fondateur d’El Falah). Par son réseau d’écoles, le père des établissements Falah fut un artisan majeur de la scolarisation en Mauritanie de générations entières qui lui doivent leur alphabétisation et par suite leur parcours. L’initiative était d’autant plus remarquable qu’elle émanait d’une personne privée rappelant, dans un autre registre, l’Institut Soumaré, plus dédié à la formation professionnelle. El Hadj Mamoudou Ba incarna de manière éloquente l’hybridation culturelle et l’ouverture au monde.

D’abord solidement enraciné dans sa culture haalpulaar, il opta pour l’apprentissage puis l’enseignement de la langue arabe, de la culture islamique et du riche patrimoine dont l’une et l’autre sont les vecteurs. Une telle appropriation et une telle acculturation à une langue étrangère (toute langue qui n’est pas la maternelle) ne pouvaient relever que d’une démarche pensée et construite, donc volontaire.

«Assimiler, ne pas être assimilé» recommandait Léopold Senghor. C’est le pari réussi haut la main par le Grand homme. Il s’agissait d’apprendre au contact d’un ailleurs proche, mais ailleurs tout de même, de quoi arrimer à ce qui était déjà acquis par sa « naissance » et surtout par son éducation.

A travers un dilemme, Cheikh Hamidou Kane faisait douloureusement s’interroger un de ces personnages sur les risques d’ingestion de la culture d’autrui. Ce qu’on apprend en regard de ce qu’on risquait de perdre. La thématique de l’assimilation était en pointillés.

On sait combien, en dépit du « dénouement » de son roman, l’auteur de l’Aventure ambiguë, à la différence de son double fictionnel, s’en est sorti par le haut en étant la symbiose réussie du métissage culturel (pardon pour la formule passe-partout) et la preuve vivante que l’on peut apprendre sans rien perdre voire que l’on n’apprend bien que si on ne perd rien.

La conclusion est transposable à El hadj Mamoudou Ba. L’un et l’autre nous apprennent que les transactions culturelles (quand donner et recevoir se donnent rendez-vous, dirait encore Senghor) ne peuvent se résumer à des jeux à somme nulle, les gains des uns se soldant nécessairement par les pertes des autres mais qu’au contraire les cultures s’additionnent et ont vocation à dialoguer entre elles.

L’homme méritait assurément l’hommage qui lui est rendu. Reste que tout hommage, et celui-ci n’y échappe pas, est porteur de messages multiples.

Tijane Bal

Facebook – Le 31 juillet 2020

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