Arabes à rabais ? (I)

A la lecture, l’on s’interroge avant tout sur l’authenticité du document, le statut de son signataire avant même de s‘intéresser à l’argumentaire pour dénier l’arabité à tel ou tel pays. L’objet de ces lignes n’est d’ailleurs pas cette recherche de labellisation. L’arabité a de meilleurs défenseurs que le postier de service. Force est d’observer que les thèmes suggérés ne sont pas nouveaux.

Ghaleb Bencheikh observe que « de nos jours, il y a un nationalisme arabe qui stipule qu’est arabe tout ressortissant de la ligue des Etats arabes » avant de nuancer: « mais on peut être de « souche » arabe tout en étant ressortissant de pays ne faisant pas partie de cette ligue, auquel cas on partage une citoyenneté avec d’autres compatriotes « issus » d’autres peuples». Bencheikh n’envisage pas la situation « symétrique » de citoyens non arabes de pays membres de la Ligue arabe. C’est le cas de Djibouti, de la Mauritanie, de la Somalie, du Soudan. Pays épinglés justement par le « conseiller saoudien ». Le cas de figure est différent.

L’ironie dans cette affaire est que l’un des pays disqualifiés, le Soudan pour ne pas le nommer, n’a jamais lésiné sur les moyens pour obtenir son ticket d’entrée. Omar el Béchir n’a eu de cesse de fustiger les « nègres non arabes » de son pays auxquels il reprochait tout ce qu’il pouvait. Comme dirait Sembène Ousmane, on est toujours « noir(e) de»… « Un pur trouve toujours plus pur que lui qui l’épure » dit-on.

Race, histoire et géographie, voilà, à en croire le « conseiller saoudien », le trépied bancal qui fragilise la prétention de ses pays cibles à l’arabité. A le lire, on soupçonne un plaidoyer en pointillés pour un idéal douteux : l’Etat ethniquement et racialement homogène. L’auteur préfère évoquer l’harmonie. Mais c’est tout comme. Fantasme d’une tragique actualité remis au goût du jour notamment par certains mouvements Touaregs mais que l’on croyait définitivement disqualifié par l’histoire. Que les pays pris en flagrant délit de défaut d’arabité ne soient pas exclusivement arabes dans leur composition est une évidence. Sauf à considérer que les autres composantes qui les constituent ne comptent pas. Ce qui semble gêner par-dessus tout notre arbitre des élégances c’est le fait que l’arabité des prétendants litigieux soit entachée de noir. Autrement, quel pays de la Ligue pourrait satisfaire aux critères d’arabité implicitement suggérés ? Aucun. Pas même les plus emblématiques, c’est-à-dire l’Egypte et la Syrie. «Si dans le monde arabe, on ne peut faire la guerre sans l’Egypte, on ne peut la paix sans la Syrie » disait-on. Mais il s’agissait de la Syrie de Hafez el Assad, le « Bismarck du Proche-Orient » (Henry Kissinger dixit). Quid donc de l’Irak ou de la Syrie avec leurs Kurdes, leurs Chaldéens, leurs Turkmènes…leurs Yezidis ? Lesquels ont le double mauvais goût de n’être ni Arabes ni musulmans. Quid du Liban avec ses Druzes ? de l’Algérie et du Maroc avec leurs Berbères, de la Libye avec ses Toubous. Tiens, elle n’est pas recalée… ?

Dans un article tiré du dossier du trimestriel Proche-Orient intitulé Dix ans après Saddam », Gilles Chenève relève une continuité entre Saddam Hussein et ses successeurs dans l’art de « flatter l’orgueil national arabe », de jouer la carte « panarabe » pour s’opposer aux Kurdes. Ce n’est pas l’accession d’un Kurde à la présidence de la république en la personne du défunt Jalal Talabani qui y changea grand-chose.

Outre le grief identitaire, notre conseiller pointe par ailleurs l’opportunisme et l’utilitarisme, arguments plus mesquins, mais moins douteux comme motifs de l’adhésion des pays cités à la Ligue arabe, ce « sanctuaire protecteur » pour reprendre sa formulation. Il n’est évidemment pas le seul à avancer cette explication et à avoir constaté la vertu attractive des pétrodollars.

Pour ne citer qu’un exemple, Hervé Bourges expliquait il y a près de 40 ans dans les « 50 Afriques » la quête d’adhésion de la Somalie à la ligue arabe en 1974 par un double souci d’obtenir des subsides et de s’assurer des soutiens dans ses revendications territoriales face à l’Ethiopie chrétienne. La Somalie poussa la sollicitude jusqu’à tenter dans un premier temps de retranscrire le Somali en caractères arabes avant d’opter pour les caractères latins en 1972. Bourges conclut que la Somalie devient le 1er Etat musulman non arabe à devenir membre de la ligue. Ce qui laisse supposer qu’à ses yeux le caractère arabe de la Mauritanie était acquis puisque c’est en 1973 que ce pays adhéra à la Ligue arabe. Ce sera l’objet d’un prochain post. Si ce n’est pas du teasing ça !

Tijane Bal

Facebook – Le 25 septembre 2019

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