Nouvelles d’ailleurs : Chauvinisme

Mauvais temps pour la langue française. Un temps de chien. C’est le truc à la mode dans les milieux « patriotico-nationalistes-chauvins ». Entre l’écriture toute personnelle de notre roman national, la chasse au squelette d’anciens résistants, l’apologie de la langue arabe, la politique, les sous de la politique, les sous des amis de la politique locale, une langue se meurt. Attaquée de toutes parts, laminée, moquée, insultée. Ignorée.

On lui fait porter tout le poids de nos péchés, de nos incompétences depuis des décennies, de nos manquements, de nos ignorances. Coupable facile, pour un pays qui s’est construit en faisant l’économie d’une vraie réflexion sur le « Qui sommes-nous? Comment un ensemble épars se construit-il Nation ? »

Pour élever un sentiment nationaliste, quoi de mieux qu’un coupable idéal ? En oubliant les conséquences désastreuses d’une ancienne poussée d’urticaire nationaliste, lors de la 1èreguerre du Golfe : mise au ban des nations, isolement, fragilité étatique… Sans oublier l’autre poussée ultra-chauvine, celle qui a mené aux abominations des années de sang. D’oubli en oubli, voilà qu’il est bon ton, aujourd’hui, d’être chauvin. Et d’être, même, chauvin inventif… J’ai lu, ici et là, des pamphlets déclarant que nous sommes, rien que ça, la « dernière nation arabe », « l’Oumma », « les derniers arabes »… Rien que ça. Je comprends que cela puisse galvaniser le pauvre type au ventre creux, paumé, quelque part, entre deux élections et deux distributions de « dons à vote ». Je comprends aussi que ces envolées lyriques fassent frissonner certains poètes profitant de l’occasion pour pondre de la Qasida figée, bien rimée, bien dégoulinante de louanges au Prince. Je comprends aussi qu’il faut un discours martial, à la hauteur des mannes financières venues de lointains pays arabes.

J’ai cru, à un moment, que la rhétorique toute guerrière qui sous-tend tous ces beaux discours allait faire, de nous, les gardiens du Paradis. Nos chauvins n’ont pas osé. Pas encore. Même s’ils ont relié notre arabité, notre langue arabe, au fait religieux, puisque c’est la langue du Coran. Le raccourci fut facile, l’arabe est, donc, la langue du Paradis. Pour le moment, personne n’a nommé quelle langue parle-t-on en enfer. Ce serait osé et gonflé… même pour de vertueux xénophobes. Mais rien ne m’étonne, chez nous. Rien. Surtout pas mon manque d’étonnement.

Bref, la mode est d’insulter la France et les Français. Sus à Coppolani ! Sus aux Nazaras ! Haro sur le coq gaulois ! Nous voilà devenus Nation de résistance – la propagande officielle parle bien de résistance « nationale » – Nation pavée de cimetières et d’os de martyrs, Nation levée, en masse, contre l’envahisseur français. Pendant des siècles, chaque tribu se glorifiait d’être descendante de notre Prophète béni (SAWS). C’était le minimum syndical, si elle voulait : et être noble, et posséder des esclaves, et lever le menton plus haut que celui de la tribu voisine. Cette proximité avec une généalogie glorieuse et sacrée consacrait l’endogamie, l’orgueil et les castes. Maintenant c’est la course à la datte : tribu descendant de notre Prophète (SAWS) ET résistante ET arabe. Pas Africaine, Arabe. De l’Arabie. Ligne directe entre la péninsule arabique, nos patelins et nos dunes. Du coup, à imaginer une ligne directe entre la terre et le Ciel, pour remercier de tant de pureté… le raccourci est facile.

Mais retournons à nos langues. Bêtise sans fond qu’opposer une langue à une autre. Le multilinguisme est une chance, pas un fardeau. La langue arabe est une langue magnifique, complexe, riche de siècles et de siècles d’histoire et de rencontres avec d’autres langues. Elle n’est pas restée figée, momifiée par des « puristes ». Elle s’est grandie au contact des autres langues. Elle en a fait du chemin, cette belle langue, depuis sa naissance nabatéenne (houla ! J’ai dit un gros mot, là : nabatéenne). Langue sémite devenue langue internationale. Langue qui fut de culture, de progrès, de philosophie, d’inventions, de poésie. Langue qui rayonna. Langue en laquelle fut révélé le Coran. Langue psalmodiée, aujourd’hui, dans le monde entier, par tous les musulmans, même les non-arabophones, lors des prières. Oui, elle en a fait du chemin, cette langue née quelque part vers la Palestine… Elle fait partie de notre mémoire et de notre Histoire. Elle est en nous.

Mais dire cela ne signifie pas xénophobie envers une autre ou d’autres langues. Le français n’appartient plus à la France depuis longtemps. Depuis que cette dernière, au 19èmesiècle, s’est lancée dans le plus grand mouvement expansionniste de toute l’Histoire, la colonisation. Ce français, cette langue, appartient désormais au monde. Elle est riche aussi d’une diversité aux autres. La langue n’a que faire de la politique. Elle vit. Elle permet. Elle dessine le monde. Elle prend le sens qu’on veut bien lui donner. Elle est adaptable à l’infini de nos richesses. En parlant une autre langue, en plus de la sienne, on adapte la pensée. Et nous nous ouvrons au questionnement. N’est-ce pas, cher et regretté Habib ould Mahfoud ?

Que serons-nous si nous ne balbutions qu’une langue figée, dépositaires autoproclamés d’une pseudo-pureté ? Juste des poupées sans culture, sans ambition ? Des gardiens de musée ? Notre pays est riche de diverses langues. Le français en est une historique. Qu’on le veuille ou non. Qu’on crie au loup ou non. Les Algériens ne disent-ils pas, fièrement eux : « Le français est notre butin de guerre » ? S’inventer un passé, écrire une histoire falsifiée, insulter les francisants n’ont jamais établi une Nation, tout au plus un mouvement d’extrême-droite réducteur. Un mouvement. Pas une pensée. Or une Nation mérite une pensée, une intelligence, une culture plurielle. Elle exige plus que des rodomontades guerrières à vertus linguistiques et xénophobes.

Nous sommes tellement complexés, vis à vis de notre Histoire, que nous ne sommes capables que de poser deux bandes rouges sur un drapeau, composer un hymne en arabe littéraire et refuser de considérer le hassaniya, par exemple, en langue nationale… ce qu’il est, au demeurant. Les puristes, les chauvins me diront que le hassaniya, c’est l’arabe. Je conseille, à nos zélotes purs et sans taches, d’aller faire un tour dans les adwabas, par exemple, et de revenir me dire si les gens, devant notre pauvre TVM uni-couleur, quasi unilingue, comprennent un traître mot des débats entre « gens biens », en arabe littéraire. Non, ils comprennent le hassaniya. Et je ne parle pas de nos concitoyens non-beydhanes… Eux se tournent, du coup, vers des télés de pays voisins. Pathétique, n’est-ce pas ?

Ah oui, j’oubliais : dans la guerre menée au français, les noirs de ce pays (quand je dis noirs, je ne parle pas des haratines) sont assimilés à la collaboration et accusés de ne soutenir que le français. Xénophobes, dites-vous ? Oui. Et plein de fantasmes mensongers. Mais, ça, nous y sommes habitués… Notre pays ne se construit que sur un racisme diffus et tout un chacun devient le raciste de l’autre. Voilà comment, de crispations en crispations, nous détricotons notre avenir.

Notre chance, pourtant, c’est l’acceptation de nos identités plurielles, façonnées depuis des siècles, faites de métissages, de partages. C’est l’acceptation de nous, sans complexes envers l’ancienne puissance coloniale. C’est, aussi, revivifier la langue arabe, la rendre, à nouveau, langue de savoirs. C’est traduire. C’est inventer. C’est oser. Imaginez un peu la force que nous serions, si nous parlions, en plus de nos langues maternelles, l’arabe, le français et l’anglais ? Le monde nous appartiendrait. Mais nous ne voulons pas que le monde nous soit ouvert. Nous, nous nous contentons d’agitations stériles, de débats dépassés et archaïques, de discours chauvins. Nous nous tournons autour du nombril. Nous sommes ignorants des autres et cela nous convient… Malheureusement.

Alors, moi, je dis merci aux langues que je connais. Elles m’ont permis le monde et l’autre, l’autre dans toute sa complexité, sa diversité, son humanité. Et je parle ma langue maternelle, en plus d’autres langues, notamment le français. Et j’en suis fière. Cette langue et la femme merveilleuse qui me l’a transmise m’ont construite aussi, m’ont offert le monde et tous les concepts. Ha ! Comme je suis fière de l’arabe quand je prie ! Comme je suis fière du halpulaar, du soninké, du wolof, du bambara… Comme je suis fière du bantou, du lingala et du haoussa, etc. Fière de toutes ces langues qui font le Monde. Comme je suis fière d’être de ce pays, Mauritanie, nom offert, par Coppolani, à ces étendues.

Je n’ai pas une langue ennemie. Le respect de l’autre passe, d’abord, par le respect de soi-même. Et aujourd’hui, chez nous, nous ne respectons même pas la mémoire ni ce que nous sommes. Nous ne sommes que complexés. Nos « élites » insultent la langue française et la France mais courent se faire soigner dans l’Hexagone, à la moindre angine, mettent leurs enfants au Lycée Français… Hé oui, le chauvinisme a des limites : celles de l’hypocrisie. C’est nous, ça : devenus fades, si fades, si momifiés…Quand l’inculture et l’ignorance tiennent lieu de pensée…Salut.

 

Mariem mint Derwich

 

Source : Le Calame

 

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