L’habillement d’hier à aujourd’hui : Conflit de générations autour des goûts et des couleurs

« PATTES D’ELEPHANTS » ET « TETES DE NEGRE » CONTRE « PINW » : La guéguerre des goûts entre old et new generations

Aaah ! La mode de l’ancienne génération : « pattes d’éléphant », « têtes de nègre », costumes-cravates, coupes « afro » ! C’était gai, classe et très stylé. Mais, vu que les tendances se font et se défont vite, la nouvelle génération d’hommes, notamment les jeunes, a opté pour un nouveau style vestimentaire. Jeans « slim », chaussures « louboutin », coupes « davala », bodies près du corps ou col « V », sacs « Luis Vuitton », lunettes « Spike Lee »… Un look plus osé et coloré et un peu féminin, qui bouleverse le code vestimentaire de la « old » (vieille) génération. Zoom sur la petite guéguerre entre teams « pattes d’éph » et « pinw » !

Coupe « afro », pantalon pattes d’éléphant, chemises à col pelle à tarte, veste de John Travolta ou encore costume-cravate-trois pièces, bouton de manchettes : la palette faisait la richesse vestimentaire de l’ancienne génération. Le costume était d’ailleurs le symbole d’une élégance absolue, incarnant, à lui seul, beauté et pouvoir. La mise était, en ce sens, le vecteur de l’image, notamment une identité masculine positive. La  canne à marcher et le chapeau à la Charlie Chaplin, la montre et la chaussure de luxe ajoutaient une touche sophistiquée à ceux qui revendiquaient le grade de connaisseurs. Très coquette et raffinée, la gente féminine composait son style vestimentaire avec classe. Jupe longue et fluide ou robe évasée, complétée d’une ceinture tombant au niveau des hanches, les sandales compensées, dont le talon en liège était un « must » pour toutes les femmes. En effet, l’élégance était de mise au bon vieux temps. « Oui, j’ai la nostalgie de cette époque ! On s’habillait avec classe. Certes on aimait la belle vie, mais tout se faisait avec respect et modération. D’ailleurs, je garde toujours mes pattes d’éléphants et mes chaussures de luxe. Même si je ne les porte plus aujourd’hui, j’aime souvent me rappeler le bon temps », explique Pa Abdoulaye Sarr, 67 ans, douanier à la retraite.

Appelé aussi « Beau gars » à l’époque, le « vieux » Sarr garde toujours ce côté classe, à travers son grand boubou trois pièces. « Notre époque est différente de la vôtre. Non seulement la vie n’était pas chère, mais nous étions de vrais gentlemen. On n’osait pas, par exemple, rendre visite à une fille lorsque nous étions mal fagotés. Nous prenions soin de nous, de la tête aux pieds. La preuve : chaque week-end, je me faisais coudre un nouveau pantalon. Très régulièrement, j’allais chez le coiffeur ».

En fait, pour l’ancienne génération, la beauté s’exprimait par la grâce, le charme et la classe. Et il était primordial d’accorder de l’importance à sa garde-robe. « Certes l’habit ne fait pas le moine. Toutefois, à cette époque, c’était un prétexte pour ceux qui n’éprouvaient pas un goût prononcé pour l’habillement et qui, par conséquent, avaient du mal à garnir leur garde-robe », se remémore Joe Badji, ancien musicien et adepte de la Salsa. Son nœud papillon bleu marine  et sa pochette de costume à motifs (un bout de tissu carré bien coupé et soigneusement plié en soie, coton ou lin ) dévoile, en effet, son côté classe et connaisseur. « Attention, on voit souvent des hommes  mettre des pochettes du même motif que la cravate. Pourtant, les assortir trait pour trait est une faute de goût. Il faut savoir bien la plier, ce bout d’étoffe ! Je suis âgé mais, jusqu’à présent, je me fais un point d’honneur de respecter notre code vestimentaire », enseigne M. Badji. Il explique d’ailleurs qu’il fut un temps où les pochettes de costume étaient la marque de fabrique de l’élégance masculine.

Jean « slim », « louboutin »… la nouvelle tendance

La jeune génération a cependant effectué un déplacement du balancier dans le sens opposé, centrant l’attention sur le « soi ». Elle adopte le « voyez-moi » et cela passe habituellement par le style vestimentaire.

En effet, pour les jeunes, la meilleure façon de porter un costume-cravate trois pièces, boutons de manchette et tutti quanti, … c’est de l’accrocher à un cintre dans son armoire. En fait, le vêtement, en tant qu’allégorie de la situation sociale, est désuet.

Fatiguée des contraintes vestimentaires, la jeune génération se libère du costume (camisole de force) et de la cravate (corde de potence). Elle fait sa révolution de jeans « slim », mais aussi de tissus colorés. Les jeunes ont, en quelque sorte, déconstruit tout ce qui est costume, patte d’éléphant, entre autres. Bref, l’étau s’est resserré sur l’ancienne mode masculine. La tendance est d’ailleurs beaucoup plus féminine et beaucoup plus osée. « J’aime me mettre en valeur. C’est pourquoi je porte des jeans très serrés. Je ne trouve rien de grave à cela.

Nous sommes jeunes et nous vivons notre époque. Nos parents ont fait leur temps. Aujourd’hui, c’est nous et demain, nos enfants. C’est la vie ! La mode évolue. Tous mes camarades portent le « pinw ». Les jeunes filles aiment bien nous voir comme cela », explique Babacar Ndiaye. En mode jean « slim », t-shirt « Col V », lunettes « Spike Lee », portable I phone à la main, le jeune de 17 ans est l’exemple achevé du « Nouveau type de jeune sénégalais ». Selon lui, les hommes portent des accessoires (chapelets, bagues, platine, bracelets….), des piercings, tatouages et coiffures extravagantes (Davala), juste pour le fun. « C’est à la mode ! ».

D’ailleurs, la machine à coudre n’est plus une nécessité pour eux puisqu’ils sont branchés « prêt-à-porter ». Les boutiques de tailleurs, autrefois un commerce florissant, ne font plus que du travail de modification de vêtements. « Les jeunes m’apportent souvent des pantalons pour que je les retaille. Ils les veulent serrés car certains habits qui proviennent de la friperie sont amples. Seulement, ce sont de grandes marques. Et ils préfèrent cela ! », soutient Pape Fall, tailleur au marché Colobane.

La preuve, dans son atelier, on trouve des tas de jeans "taille standard" » à transformer en « slim ». Un travail qu’il fait à contrecœur mais qui génère quelque profit vu que les autres clients se font rares. «  A notre époque, j’étais le spécialiste des coupes de pantalons. J’avais beaucoup de clients. Les temps ont changé et les jeunes ne s’habillent plus classe.

A part les grandes fêtes musulmanes, je ne vois plus de clients. Donc, je consacre mon temps à multiplier les « pinws » dans ce pays », dit-il, d’un ton railleur, en présence de ses apprentis.
 

BOULEVERSEMENT DU CODE VESTIMENTAIRE : « Khalé khaliss, khalé carte gab, khalé Etat ! »*

En fait, les jeunes ont bouleversé le code vestimentaire de l’ancienne génération. Jeans slim très coloré, bas (collant), panta-court, T-shirt Col V, chaussures louboutin, écharpe fleurette, sac Louis Vuitton et ceinture diamantée… Ils ne négligent aucun détail ! En ville, les centres commerciaux affichent diverses marques célèbres et disposent également d’innombrables boutiques vendant des vêtements bon marché. Et ils aiment bien flâner dans ces coins pour vêtements « chics et chocs » afin de se faire distinguer. « Je m’habille comme je veux. Je suis jeune et je vis la mode. L’époque des pattes d’éph est révolue. C’était du temps de De Gaulle et Hitler. D’ailleurs, je ne me vois même pas porter un jeans ample. J’aime mettre un pantalon bien serré, un body près du corps. C’est la nouvelle tendance pour nous les hommes », confirme Ibrahima Sow alias « Papito », trouvé dans une boutique en train de faire du shopping avec ses amis. Et ils appliquent bien à leur slogan « khalé khaliss khalé carte gab, khalé Etat ! » vu leurs emplettes. « On aime faire nos courses de temps en temps ici, en ville.

C’est un moment de plaisir, car on y trouve tout ce que l’on veut. Vous savez, le shopping n’est plus l’apanage des femmes. Le monde a changé et les hommes sont devenus beaucoup plus ouverts d’esprit. De nos jours, il est important de développer une estime de soi-même pour se faire respecter », relativise Ali Niang. Cependant, ce dernier  reconnaît que le mode d’habillement des stars exerce une influence considérable sur leur choix vestimentaire. « J’aime bien m’identifier à Waly Seck ici au Sénégal. Il s’habille jeune et très chic. Je copie également assez souvent les stars américaines, à savoir Lil’ Wayne, Kanye West et Drake ». Mais pour Pa Abdoulaye Sarr, à la différence de leurs parents, les jeunes n’ont plus aucune gêne à s’habiller n’importe comment. « Ils abusent de tout ! Ce que je déteste le plus, c’est de voir un homme porter des habits trop colorés. Des fois, je regarde un gamin passer, et on dirait une jeune fille », s’indigne-t-il. La prédominance de couleurs vives dans  les vêtements pour hommes a changé fondamentalement l’habillement terne qui avait cours autrefois.

* « Khalé, khaliss, khalé carte gab, khalé Etat ! » Un slogan avec des mots en français et en wolof pour affirmer que la tendance est aux golden boys aisés et imprégnés des mutations en matière de goût.

«  Il m’arrive, quelquefois, de regarder un garçon et d’éprouver un sentiment de pitié, tellement il ressemble à une quincaillerie. » Pour rire ? Non, c’est le constat d’un monde masculin qui verse dans le bling-bling très féminin.

Une autre tendance comportementale s’immisce dans la société : les jeunes adoptent de plus en plus les codes féminins. Il y a dix ans, c’étaient leurs mamans qui leur achetaient vestes, cravates et tenues traditionnelles  lors des grandes fêtes. Depuis quelque temps, ils sont plus regardants sur leur image. Le style évolue vers un standard féminin. Ils parlent « tissus » et sont capables de distinguer une chemise en lin d’une autre en coton. Plus avertis et autonomes, ils se  hasardent dans de petites folies, au point de se faire traiter d’homosexuel. « Ces jeunes copient mal les Européens. Ils ne savent pas que les « pinws » et autres représentent le code vestimentaire des homosexuels en Europe. C’est de cette façon qu’ils se reconnaissent. En vrais complexés, les jeunes d’ici en font une mode. Ils ressemblent plus à des filles qu’à des hommes », se désole Pape Fall, un émigré en vacances.   Les jeunes se sont aussi tournés vers les cosmétiques, de sorte que les magasins agrandissent l’espace traditionnellement consacré aux bijoux masculins ! Le bijou n’est donc plus seulement le meilleur ami de la femme. « Il y a ici toutes sortes de bijoux pour homme. Bagues, bracelets, chapelets, entre autres. J’ai presque arrêté de vendre les bijoux pour femme, tellement je m’en sors plus avec les accessoires pour hommes », rigole Biram Diouf, vendeur au marché Sandaga. Ce dernier explique que les jeunes aiment les matières qui brillent et, contrairement aux filles, ne font pas trop de marchandage. « Ils achètent dès qu’ils voient un article qui leur plait. Certes, je n’aimerais pas que mon fils mette des bijoux, mais c’est la vie. Il m’arrive, quelquefois, de regarder un garçon et d’éprouver un sentiment de pitié, tellement il ressemble à une quincaillerie. Les jeunes se surchargent de bijoux comme pas possible, et je comprends pourquoi certains sont taxés d’homo ».

  Des remarques que Ali Niang trouve ridicules. « Ce sont des aigris tout simplement. Certes, je porte des vêtements serrés, des couleurs criardes, des motifs vifs, mais je ne suis pas un homo. Cela n’a rien à voir avec l’orientation sexuelle. On s’habille jeune ! Quand j’aurai 30 ans, je reconsidérai mon style vestimentaire. Nos parents ont porté des pattes d’éléphants en leur temps, et nous, nous portons nos pinw ». Pour Ali, les temps ont définitivement changé. Ainsi, elle parait bien loin, l’époque où les hommes n’avaient aucun style. « Les pattes d’éph » ont pris un coup de vieux et le jeans slim « pinw » s’offre quelques heures de gloire ! Et si porter un jeans serré n’est plus une torture pour un homme, exhiber son caleçon n’est plus aussi synonyme de mort assurée. « Check down », quand tu dénudes les espaces de pudeur !

Absa NDONG

 

Source : Le Soleil (Sénégal)

 

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