Guerre du Golfe : il y a 20 ans, le ciel de Bagdad s’embrasait

Il y a vingt ans, le 17 janvier 1991, les États-Unis déclenchaient la première guerre du Golfe. Tractations, mots de code secrets, stratégie…

 

Redécouvrez comment l’Amérique et ses alliés ont préparé et lancé l’opération « Tempête du désert » contre l’Irak, à la faveur de la réédition d’un article de Hugo Sada paru dans Jeune Afrique n° 1569, daté du 23 au 29 janvier 1991.

Sept heures et demie se sont écoulées depuis la fin de l’ultimatum adressé par les Nations unies à l’Irak. Le monde entier craint la guerre, désormais imminente. James Baker, le secrétaire d’État américain, est l’une des deux ou trois dizaines de personnes qui savent quand cette guerre va être déclenchée.

Le 16 janvier au matin, à 7 heures et demie précises, heure américaine (il est six heures de plus à Paris et huit de plus dans le Golfe), il appelle le prince Bandar Ibn Sultan, l’ambassadeur saoudien aux États-Unis. « Ça y est, lui confie-t-il, le président Bush a décidé de lancer tout de suite l’offensive. » Le prince applique aussitôt la procédure mise au point depuis des mois pour prévenir le roi Fahd et obtenir son feu vert.

Du département d’État, il décroche un téléphone « sûr », et transmet à Riyad quelques mots codés. Le roi prononce à son tour la phrase convenue en cas d’accord. Le dernier compte à rebours de l’opération « Tempête du désert» a commencé. Au Pentagone, deux douzaines d’officiers supérieurs autour du général Colin Powell mettent la dernière main aux préparatifs de guerre. Ils ont été triés sur le volet. Personne d’autre n’a accès à leurs informations ultra-secrètes. Seuls le président des États-Unis, James Baker, le secrétaire à la Défense, Dick Cheney, le patron du Conseil national de sécurité de la Maison blanche, Brent Scowcroft et son adjoint Robert Gates, ancien directeur de la CIA, sont au parfum. Au cours de cette journée précédant l’heure H, la tension est à son comble au sein de cette cellule, où l’on sait mieux que personne l’extrême complexité du dispositif et l’enjeu énorme que « Tempête du désert» représente pour les armées américaines.

Israël au bord de la guerre

Depuis le 15 janvier à minuit, on spécule beaucoup ici et là sur le jour et l’heure de la guerre. Mais depuis des jours on sent que les choses se précipitent. Du côté américain on est inquiet sur un point : que l’Irak tire des missiles ou envoie des avions-suicide dotés d’armes chimiques sur Israël. Une telle initiative entraînerait l’État hébreu dans la guerre. Le planning de l’opération « Tempête du désert» en serait perturbé. Le pire serait alors à craindre. Zeev Schiff, l’un des plus sérieux commentateurs militaires israéliens, révèle qu’avant le début de l’offensive américaine Israël avait pris deux décisions capitales : ne pas attaquer en premier les batteries de missiles irakiennes et ne pas répliquer automatiquement à une attaque de missiles irakiens sur son territoire si les Américains ripostaient de manière satisfaisante. Il était prévu, précise Zeev Schiff, que « l’armée israélienne n’interviendrait directement qu’en cas de défaillance américaine ou d’attaques rapprochées et répétées ».

Ce mercredi 16 janvier en début d’après-midi, Zalmar Shoval, ambassadeur d’Israël à Washington, est assis en face de James Baker dans son grand bureau au septième étage du département d’Etat. Baker explique encore une fois que les plans de « Tempête du désert» ont prévu en priorité une attaque massive contre les sites de missiles balistiques et les installations nucléaires et chimiques. Son message est clair. « Surtout ne bougez pas. Nous ferons le sale boulot. »

Baker appelle ensuite Moscou. Il révèle la décision du déclenchement de la guerre à son homologue soviétique Aleksander Bessmertnyk, qui représentait son pays à Washington avant d’être appelé à succéder à Chevardnadzé. L’URSS, pour la première fois depuis près de cinquante ans, est complètement en dehors d’une grande crise internationale. Mais cette espèce de complicité qu’ont partagée les deux superpuissances tout au long de la guerre froide n’est pas oubliée aujourd’hui : les Soviétiques sont prévenus parmi les premiers. Le secrétaire d’État américain passe ensuite aux grands alliés de la coalition anti-Saddam Hussein: la France, la Grande-Bretagne, l’Égypte, la Syrie, les Koweïtiens en exil. Enfin, il informe Bonn et Tokyo. Parallèlement, ses principaux collaborateurs se chargent dans les heures qui suivent d’alerter les autres membres de la coalition militairement présents sur le théâtre d’opérations et les 58 pays qui ont participé au financement de l’alliance. Le soir approche. Les diplomates américains et leurs collègues alliés ont fini de jouer leur rôle.

« Le ciel vient de s’éclairer au sud… »

17 h 30 à la Maison Blanche : George Bush entre en scène. Il remplit son devoir constitutionnel en notifiant aux responsables du Sénat et de la Chambre des représentants le début des opérations avant d’appeler les principaux chefs d’État membres de la coalition. Une heure plus tard, le président américain rejoint dans le bureau ovale son vice-président Dan Quayle, le secrétaire général de la Maison Blanche John Sununu, son conseiller Brent Scowcroft et son porte-parole Marlin Fitzwater. La télévision est allumée.

19 heures. Comme des millions d’autres spectateurs dans le monde, Bush et ses conseillers écoutent John Holliman, envoyé spécial à Bagdad de CNN (chaîne américaine d’information câblée), annoncer les mots fatidiques en direct : « Le ciel vient de s’éclairer au sud… Une explosion… la guerre a commencé à Bagdad ! »

Vers 17 heures, heure américaine, les premiers F 15 Eagle avaient décollé d’une base saoudienne avec chacun leur douze tonnes de bombes et de roquettes. Suivront les bombardiers invisibles F 117, puis les F 4 Wild Weasel.

Cinq avions-radars Awacs et les KC 135 de ravitaillement en vol sont déjà en l’air. Les F 16, les F 18, les énormes bombardiers B 52, les Tornado britanniques et saoudiens vont à leur tour décoller et foncer dans la nuit sur l’Irak. Plus de six cents avions, deux mille sorties toutes les vingt-quatre heures pendant les premiers jours de l’attaque. Des avions américains, britanniques, saoudiens, koweïtiens, français, italiens, canadiens sont lancés à l’assaut de leurs cibles. Une centaine de missiles de croisière Tomahawk sont tirés des navires de guerre américains croisant dans les eaux du Golfe. Bombes et engins explosifs ultra-perfectionnés s’abattent sur l’Irak, de Bassorah à Mossoul et de Rutba à Kirkouk.

La première grande guerre de l’après-Yalta a commencé.

Hugo Sada

Source  :  Jeune Afrique le 16/01/2011

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