La ruée vers la Gazra: Complaisances, discriminations, pressions

17 heures 30 minutes, ce jeudi 21 octobre, quelque part sur la route de Mellah, à la hauteur de la nouvelle station. Une voiture de la police, entourée d’une nuée de citoyens. A son bord, le président de la commission de recensement des gazra de Charm El Cheikh et de Gaza, situés à Arafat. Un homme très sollicité, répondant, patiemment, aux sollicitations de tous ceux qui l’abordent.

 

 Chacun s’inquiète: quand va-t-il être recensé? C’est que, depuis quelques jours, les deux gazra font l’objet d’un inventaire qui fait courir presque toutes populations de tous les coins du pays. Pour endiguer le flux des squatteurs des espaces libres, voire des terrains déjà attribués et du parc public, non loin de là, la police d’Arafat a décidé, tout bonnement,  d’arrêter et de verbaliser, même, tous les véhicules transportant des planches de bois ou de tentes, se dirigeant vers la gazra. C’est ce que nous a confié un brigadier de police rencontré sur le site. Des critères ont également été arrêtés pour recenser les occupants des gazra du coin.
En décidant de mettre fin au phénomène de la gazra qui gangrène Nouakchott, par l’octroi et la réinstallation des populations dans des zones viabilisées, comme le nouveau quartier appelé Tarhil – déménagement – le président Mohamed Ould Abdel Aziz a lancé comme un appel d’air. Des centaines, pour ne pas dire des milliers, de familles ont pris d’assaut les gazra, espérant obtenir quelque lopin de terres à usage d’habitation. Certains en font un fond de commerce. Ainsi, chaque gazra a vu ses populations doubler ou tripler. «Avant le recensement, à peine 80 baraques trônaient ici mais, à la veille du démarrage de l’opération, plus de deux cent familles ont installé, la nuit, des baraques, des hangars,  des tentes. Il a fallu procéder à leur  démolition», nous a expliqué un membre de la commission de recensement. Pourtant, en dépit de cette mesure préventive, quelques citoyens réussissaient, tout de même,  à s’infiltrer, grâce à la complicité de certains de leurs proches. Face au flot, «l’Etat a décidé de fixer des critères, pour recenser les prétendants aux terrains à usage d’habitation», explique Ahmed Beddi Ould Dahamane, président de la commission de recensement à Arafat. Désormais, pour être retenu par cette commission, une famille – père, mère, enfants – doit  disposer d’un habitat de 4 x 4 m – baraque, hangar ou tente – sur un espace de 8 sur 4. «Tout citoyen remplissant ces conditions sera recensé et obtiendra un terrain ailleurs», ajoute Ahmed Beddi. La commission, composée d’un président, de deux secrétaires, d’un photographe, d’un représentant de la mairie, d’un autre de la moughataa et d’un dernier des population du site, travaille d’arrache-pied, tous les jours de la semaine, sauf le vendredi. « La commission œuvre dans la transparence et l’équité, elle veille à ce que l’intérêt des populations installées depuis longtemps sur les sites soit sauf, nous n’acceptons pas que des intrus viennent prendre la place des nécessiteux», explique le membre de la commission cité plus haut. En effet, des intrus, il y en a et pas qu’un peu, apprend-on sue les lieux. Nos interlocuteurs nous indiquent que de nombreuses personnes, déjà recensées dans d’autres gazra, déguerpies ou en attente, sont venues s’installer à Gaza et à Charm El Cheikh. Leur objectif est de profiter de l’occasion. Interrogé sur ce risque de doublons, Ahmed Beddi Ould Dahman indique: «tout doublon sera, immédiatement, rejeté par la machine qui contient la base des données de l’agence ADU». Mais les populations n’ont cure de cette menace. «On nous toujours répété la même chose mais ça ne s’est jamais avéré, par le passé», nous lance une dame âgée.

L’Etat  fixe des critères
Les critères nouvellement définis, contrairement, donc, au recensement de la «Gazra du cimetière» qui a profité à plusieurs intrus, risquent fort de porter préjudice aux populations vivant sur les sites depuis des années. Beaucoup de familles nous ont interpellé sur leur sort. Leur lieu de vie est tellement exigu qu’elles ne peuvent pas trouver un espace d’agrandissement de leur baraque ou de leur lopin. Un occupant qui vit là depuis la fondation du site nous avoue toute  sa désolation: «les recenseurs sont passés à côté de ma baraque mais ils n’ont pas daigné nous recenser; je risque de faire les frais des derniers venus».
L’agrandissement de l’espace vital – 8 sur 4 – pose un énorme problème aux occupants du site, tellement les habitations sont concentrées, on ne peut même pas se frayer un passage. Mal en pris ceux qui ont pensé pouvoir se faire recenser, comme à la Gazra du cimetière, sans aucun critère: personne n’est prêt à céder un pouce à son voisin. Résultats: beaucoup finiront par plier leurs  habitats précaires. Nous avons assisté à une querelle qui a opposé des femmes voisines, dans l’espace les séparant, chacune voulait élargir sa demeure; la police, appelée sur les lieux, leur a intimé l’ordre de se calmer, sans oublier de ramasser les bois qu’elles voulaient planter. En se faufilant entre les tentes, hangars et baraques, on rencontre, partout, des gens en train de chercher à élargir leur espace. Selon nos informations, certains occupants, auraient décidé, pour ne pas tout perdre, de s’entendre pour recenser une seule famille et de se partager le terrain octroyé. Gros risques de guéguerre, au lendemain de l’attribution des lopins… 
Si du côté de la commission, tout se passe comme sur des roulettes, du côté des citoyens rencontrés sur le terrain, on déplore la «complaisance» et «la discrimination dans le recensement». Selon une dame en attente, le recensement ne se fait pas de «façon orthodoxe», «il y a des gens qui viennent  embarquer les membres de la commission pour recenser ailleurs. Ce faisant, elle abandonne le travail commencé et se déporte sur un autre endroit». Un autre monsieur  embraye: «il y a des gens recensés qui ne remplissent pas les critères définis par la commission. Je peux vous en montrer plusieurs».
Les questions qui se posent, aujourd’hui, est de savoir si l’Etat dispose suffisamment de terrains pour satisfaire la très forte demande des populations. Les sites de réinstallation sont-ils viabilisés? Quand est-ce que tout ce monde recensé va être déplacé? Parce que, contrairement aux populations d’El Mina, réinstallés à Tarhil, aussitôt après les inondations et leur recensement, celles du cimetière attendent encore. Répondant à cette dernière interrogation, le président de la commission affirme que, pour le moment, l’Etat n’a pas arrêté une date précise. Que faire des gens non recensés? Va-t-on les faire déguerpir, en démolissant leurs habitats, comme on l’a fait avec les  gens de la gazra d’El Mina, de l’autre côté du marché de bétail?
Un responsable du site qui nous a exhibé un reçu du recensement de l’agence de développement urbain (ADU), nous a narré sa version: «alors que nous attendions, tranquillement, notre  réinstallation, voilà que la présidente de la commission d’El Mina et le hakem viennent nous dire que l’Etat n’avait rien pour nous et que nous devions déguerpir, sous peine de démolition de nos baraquements, ce qui fut fait quelques jours après». Le responsable du site, est passé deux fois au Calame, pour avertir que l’attitude du hakem et du président de la commission d’El Mina était de nature à «troubler l’ordre public»…
Un habitant de Saada – le nom officiel de Mellah – nous conte, lui, l’étrange histoire de la gazra qui s’est étendue, comme une traînée de poudre, au lendemain de l’annonce d’Ould Abdel Aziz, en 2008. «J’habite, depuis 15 ans, dans une maison en dur, aux abords des dunes qui séparent Mellah-secteur 4 des faubourgs de la mesjid Nour d’Arafat. J’avais coutume de parcourir, à pied, les deux kilomètres d’espaces quasiment vides, entre ma maison et celle d’un ami, là-bas. Il n’y eut, durant des années, qu’une petite dizaine de familles squatteuses, qui disposaient, toutes, de place confortable. Je suis parti en brousse, de septembre 2008 à avril 2009. A mon retour, c’était devenu impossible de circuler en ces lieux: des milliers de baraques, de tentes et de hangars, agglutinés les uns sur les autres, compliquaient démesurément la circulation. La plupart de ces habitations de fortune n’étaient habitées que très épisodiquement et beaucoup partaient, déjà, en lambeaux. Une ruée vers l’or avortée?»

Dalay Lam

Source  :  Le Calame le 27/10/2010

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