Mauritanie/AQMI : La guerre totale est désormais ouverte

Plusieurs morts et blessés dans l’accrochage qui oppose en territoire malien depuis vendredi l’armée mauritanienne à des éléments d’Al Qaida au Maghreb Islamique (AQMI). C’est la deuxième fois en deux mois que la Mauritanie se lance à l’assaut des terroristes en territoire étranger.Vendredi, l’armée mauritanienne a fait une incursion en territoire malien dans la zone de Tombouctou. Selon le communiqué du ministère de la défense publié samedi après midi « un groupe de terroristes à bord de véhicules armés qui se dirigeaient vers la frontière » avait été repéré. L’opération militaire était, à en croire ce communiqué, une action préventive de ce qui est qualifié comme une « intention évidente d’attaquer (les) positions » mauritaniennes. Depuis la Mauritanie est dans une guerre contre Aqmi.

Le contexte

Le 22 juillet 2010, les militaires mauritaniens attaquaient une bande armée repérée dans le nord malien. Bilan : 6 morts dans les rangs des combattants d’Aqmi et saisie de matériels de guerre. La Mauritanie pense avoir réalisé un grand exploit. Il est cependant fait état d’une assistance logistique et militaire de la France à la Mauritanie alors que d’un autre côté, il est question d’intervention en territoire étranger sans que les autorités du pays en question (le Mali) n’aient été informées. Or pour ce cas précis, la Mauritanie agissait visiblement en conformité avec un accord de poursuite entre les pays de la sous région en matière de lutte anti-terroriste.

La conséquence de cette opération, qualifiée de raid franco-mauritanien, pour la France ne tarde pas à être connue. Dans un premier temps, c’est la mort de l’otage Michel Germaneau, dont la libération était l’objectif de l’opération franco-mauritanienne d’alors, qui est annoncée. Dans un second temps, enlèvement de 5 français au Niger. Un fait récent certes, mais qui n’est pas à isoler des représailles promises par l’organisation terroriste à la Freance.

C’est dire que le contexte d’une guerre contre Al Qaida au Maghreb est très marqué…On se souvient du procès puis de l’extradition du fameux Oumar El Sahraoui suivie de sa libération et de celle d’otages espagnols.

Même si un lien évident entre ces faits et l’affrontement ce week-end entre les militaires mauritaniens et Aqmi n’est pas directement perceptible, il se trouve que la guerre semble ouverte désormais.

Le Président mauritanien, à la faveur d’un point de presse médiatique annonçait le 6 août 2010 que la Mauritanie n’était pas en guerre contre AlQaida. Mais contre un terrorisme local qui exploite une jeunesse perdue et l’envoie à la mort. Désir d’éviter les représailles ou simple souci de calmer les esprits qui en Mauritanie commençaient à méditer sur le sens des nouvelles orientations militaires fixées par le pouvoir ? Ould Abdel Aziz tente en tout état e cause de se montrer conciliant : engagement d’un dialogue avec les islamistes locaux, prisonniers présumés terroristes Djihadistes, grâce à plusieurs dizaines d’entre eux à la veille de la fête d’El Fitr, grâce suivie des honneurs (diner et promesse de soutien à une réinsertion dans la vie active)… Pareille option avait pour but d’affaiblir l’idéologie d’un djihadisme violent. Et pour cause, le choix de dialoguer avec les islamistes a été porté sur ceux parmi eux qui se sont montrés modérés à l’issue des premières joutes qui ont mis face à face en janvier, les dits prisonniers avec des ulémas très proches du pouvoir.

D’un autre côté, pour dissiper un nuage qui a plané entre la Mauritanie et la Mali suite d’abord à l’échange d’un otage français contre la libération de prisonniers et ensuite à l’assaut du 22 juillet mené par la Mauritanie, Mohamed Ould Abdel Aziz accepte l’invitation d’assister à la commémoration du cinquantenaire de l’indépendance du pays d’Amadou Toumani Touré…Mais cette visite pourrait bien être compromise pas l’action militaire entreprise par la Mauritanie contre les éléments d’AlQaida au Maghreb islamique. Car c’est deux jours après la visite du ministre des Maliens de l’extérieur et de l’intégration africaine, Badara Aliou Macalou que l’action a eu lieu.

Cette fois-ci, la Mauritanie qui ne tient sans doute pas être prise en faute a insisté sur ceci : « les autorités de la République sœur du Mali, dument informées de cette attaque, dans le cadre des concertations régulières et des étroites relations de coopération en matière de sécurité, entretenues par les deux pays frères, ont manifesté leur soutien agissant à notre action légitime et exprimé toute leur disponibilité à apporter l’aide et l’assistance dont nous aurions pu avoir besoin. » histoire de lever donc toute équivoque, on n’oublie pas d’exprimer de façon très marquée « au nom du gouvernement mauritanien, ses vifs remerciements et sa profonde gratitude au gouvernement de la république sœur du Mali, pour la compréhension, la solidarité et le soutien manifesté à notre endroit au cours de cette opération, liées à la sécurité de notre pays et de la sous région. »

La Mauritanie fait-elle cavalier seul ?

Voilà donc une Mauritanie engagée dans une guerre contre un ennemi qu’elle risque d’être la seule à devoir traquer physiquement dans la sous-région. Aux premiers jours de l’affrontement, la France nie toute participation aux combats. Des sources médiatiques dont RFI indiquent que le ministère français des Affaires étrangères a affirmé que la France n’était pas engagée militairement dans ces combats et que ceux-ci n’avaient pas de lien avec l’enlèvement des sept salariés enlevés dans la nuit de mercredi à jeudi à Arlit, dans le nord du Niger. Un officier de l’armée mauritanienne sous le couvert de l’anonymat est cité par Le Nouvel Observateur, un organe de presse de la France : « cette opération n’a rien à voir avec la prise d’otages français au Niger. Elle était planifiée et décidée depuis longtemps. »

Faut-il croire que la mort de Germaneau plusieurs semaines plus tôt ait servi de leçon au pays de Sarkozy dont les citoyens sont devenus des cibles privilégiés dans un trafic d’otage qui prend désormais la forme d’une activité lucrative dans le sahel ?

Si comme ont tenu à le faire croire les officiels en Mauritanie l’offensive militaire lancée le 17 septembre contre Al Qaïda au Maghreb islamique est le fruit d’un plan tracé depuis très longtemps, le Mali qui selon son président Amadou Toumani Touré est en état d’alerte après l’enlèvement des 7 employés d’Areva au Niger, n’a pas encore attaqué les terroristes. En outre, ce pays ne cite pas la Mauritanie nommément. Tout juste A.T. Touré s’est-il contenté de déclarer que son pays «est mobilisé, qu’il a mis toutes ses forces en état d’alerte, qu’il soutient l’armée nigérienne dans la recherche des otages et que son gouvernement a permis à tous les pays riverains de faire des poursuites «si éventuellement les assaillants rentraient en territoire malien». Une allusion aux combats entre l’armée mauritanienne et les groupes d’Aqmi.

Quels bilans retenir ?

Alors que la Mauritanie déclare officiellement n’avoir perdu que six hommes tombés sur le champ de bataille, contre le double pour son ennemi, les versions sont diverses quant au bilan…

A en croire certaines sources militaires en Algérie et au Mali citées non sans une certaine réserve par le journal algérien Le Temps d’Algérie, les terroristes auraient perdu 12 à 14 éléments alors que Nouakchott en aurait perdu 6. Une version très proche de celle de la Défense mauritanienne.

Samedi des sources sécuritaires algériennes citées par l’AFP ont indiqué que 15 soldats mauritaniens étaient tués dans les combats. Ces informations ont parlé de « l’existence de nombreuses victimes (morts et blessés) dans le rang de l’armée mauritanienne. » Mais du côté de l’armée mauritanienne, l’AFP indique en citant une source issue de cette même armée que les pertes de l’armée s’élève à « cinq morts et 9 blessés légers », contre « 12 morts et des dizaines de blessés ».

Autres sources citées par l’AFP samedi, un député du nord Mali selon qui des nomades venant d’un lieu non loin du théâtre des opérations du vendredi ont confirmé « la mort de plusieurs soldats mauritaniens » ; puis deux témoins issus d’une même famille qui auraient vu « trois véhicules de l’armée mauritanienne entre les mains des combattants d’AQMI ».

Des bilans qui ont tenu en haleine les mauritaniens avant que dans l’après midi du samedi le Ministère de la défense ne se résolve à distribuer un communiqué pour indiquer que son armée a perdu six homme contre douze pour Aqmi.

D’aucuns parlent d’une embuscade tendue à l’armée mauritanienne. Certains observateurs ont en effet expliqué que Aqmi était déjà informé du plan d’attaque de la Mauritanie contre ses troupes et qu’il a choisi de laisser faire pour les amener à tomber dans une spirale d’affrontements dans un espace a priori pas très avantageux pour les militaires mauritaniens. Histoire, penseraient certains de pousser la Mauritanie à envoyer des renforts vers la frontière malienne et de se trouver forcé à vider la zone nord de son propre territoire.

A cette stratégie pourrait s’ajouter le fait qu’au plan communicationnel AQMI qui vient de diffuser à une grande échelle une vidéo mettant en scène une cinquantaine d’individus passant pour être des mauritaniens laisse penser qu’il a pu s’attirer la sympathie de beaucoup de jeunes de ce pays et qu’il recrute une grande parti de sa jeunesse. Ce qui n’est pas pour faciliter une option pour un dialogue décidée par les autorités de Nouakchott.

Que des mauritaniens soient régulièrement cités comme membres d’organisations terroristes, voilà qui inquiète. La grâce ou la guerre ? La Mauritanie utilise l’une et l’autre de ces deux options pour dissuader une frange de sa jeunesse à se faire incorporer par des recruteurs abusant de leur fragilité ; la plupart des jeunes étant frappés par chômage et la pauvreté.

En tout cas, d’un bout à l’autre d’une année qui a vu Mohamed Ould Abdel Aziz Président de la République, deux jeunes mauritaniens se sont fait exploser. D’abord Moussa Ould Zeidane, alias Abou Oubeida Al-Bassri, le kamikaze d’août 2008 dans les environs de l’ambassade de France à Nouakchott. Ensuite Idriss Ould Yarba alias Abou Ishagh Al-Chinguitty mort dans l’attentat à la voiture piégée qu’il forçait contre un camp militaire à Néma.

Faire donc cavalier seul ou agir sous la dictée de la France qui se veut discrète ? La Mauritanie est seule face aux conséquences d’une guerre dont la fin est inconnue. Trois jours de combats et les voisins de la Mauritanie se font silencieux. A l’image du Mali qui si ses troupes devraient être déployées à partir de dimanche, agirait visiblement plus pour protéger ses populations locales que pour s’engager dans une bataille qui s’est révélée extrêmement dangereuse. Ailleurs, on parle de défaite cuisante ; allant jusqu’à multiplier le bilan avancé par les autorités mauritaniennes concernant leurs pertes en vie humaines par cinq.

Tandis qu’il a été fait état de tuerie de civiles par l’armée mauritanienne qui bombardait dimanche des positions d’AQMI dans le nord du Mali, les sources sécuritaires démentent avoir pris pour cible des civils dans le nord malien et parlent de propagande des terroristes. L’AFP, cite à ce propos dimanche un haut gradé de l’armée ayant requis l’anonymat : « les cibles de l’armée mauritanienne sont les terroristes armées qui attentent à la sécurité de notre pays.» La même source a confié à l’agence française qu’il est « insensé que nous visons des civils » et que de telles allégations ne sont qu’une « propagande terroriste ».

Des témoins oculaires auraient cependant confirmé la mort de deux femmes et la blessure de quatre hommes au cours d’un raid aérien effectué dimanche par l’armée mauritanienne contre des positions d’AQMI.

Raid au cours duquel la femme d’un terroriste aurait péri et qui aurait permis selon des sources militaires mauritaniennes de détruire trois véhicules sur sept qui composaient un convoi pris pour cible.

Kissima

Source  :  La Tribune N°517 du 20 septembre 2010

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