À un moment donné, l’État mauritanien a réellement envisagé de mettre fin à la Zone Franche de Nouadhibou. L’idée n’a jamais été officialisée, mais elle a circulé avec insistance dans les cercles du pouvoir. Trop autonome, trop puissante, trop opaque : la zone franche était devenue un problème politique plus qu’un simple outil économique. Pourtant, l’État n’a pas franchi le pas de la suppression. Non par conviction, mais par calcul. Supprimer la zone franche aurait envoyé un signal désastreux aux investisseurs, ouvert une série de contentieux juridiques liés aux agréments et aux terrains déjà attribués, et provoqué des tensions locales dans une ville déjà fragile socialement. L’État a donc choisi une autre voie, plus discrète et plus efficace : maintenir la structure, mais lui retirer progressivement l’essentiel de ses pouvoirs.
Au fil des années, la Zone Franche de Nouadhibou s’était transformée en un véritable État dans l’État. Elle contrôlait le foncier, orientait l’investissement, décidait de l’attribution des terrains, intervenait dans des domaines relevant normalement des administrations centrales, tout en contournant la commune et parfois même la wilaya. Cette concentration excessive de compétences, sans mécanismes de contrôle solides ni réelle redevabilité politique, a fini par devenir intenable. Le problème n’était plus l’existence de la zone franche, mais ce qu’elle permettait de faire et surtout ce qu’elle permettait de capter.
Face à cette dérive, l’option de la suppression totale a été jugée trop risquée. Elle aurait signifié reconnaître un échec politique majeur et assumer publiquement que l’État avait laissé prospérer une structure incontrôlée pendant des années. À la place, le pouvoir a opté pour une stratégie plus froide : changer les règles sans faire de bruit. La loi fondatrice de 2013 a été abrogée et remplacée par un nouveau cadre juridique, présenté officiellement comme une amélioration de la gouvernance, mais conçu dans les faits pour réduire l’autonomie réelle de la zone franche. Le cœur de cette reprise en main a porté sur le foncier, véritable nerf de la guerre. Le décret adopté en Conseil des ministres sur la délimitation du périmètre de la zone franche n’est pas un texte technique, mais un acte politique majeur : limiter le périmètre, encadrer l’attribution des terrains, empêcher les extensions incontrôlées, c’est retirer à la zone franche son principal levier de pouvoir.
Depuis, la zone franche existe toujours, mais elle n’est plus la même. Elle décide moins, elle distribue moins, elle pèse moins. Elle est maintenue pour préserver la façade institutionnelle et éviter un choc économique ou diplomatique, mais elle fonctionne désormais sous une tutelle implicite de l’État central. Cette réforme silencieuse est un aveu non assumé : les pouvoirs de la zone franche avaient été excessifs, la gestion du foncier a été une source majeure de dérives, et l’État a longtemps laissé faire avant de reprendre la main. Supprimer la zone franche aurait été une rupture brutale ; la vider progressivement de ses pouvoirs permettait de corriger sans reconnaître ouvertement l’erreur. La question qui reste ouverte est simple : la Zone Franche de Nouadhibou est-elle encore un véritable outil de développement ou n’est-elle plus qu’une structure affaiblie, conservée pour éviter d’assumer politiquement sa disparition.
Souleymane Hountou Djigo
Journaliste, blogueur
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