Le Soleil – Le suicide d’un père de famille, chef du personnel d’une boulangerie à Dakar, a défrayé la chronique ces derniers jours. Il a été retrouvé pendu à une corde dans une pièce de son appartement. Dans une lettre intitulée « Testament » de 11 pages qu’il a laissée, il y explique les violences physiques et morales que lui a fait subir son épouse depuis le début de leur mariage. Ces raisons l’ont poussé à abréger sa vie, laissant derrière lui quatre enfants.
Ce drame rappelle l’acte du médecin-dentiste qui avait tué, en 2021, ses trois enfants avant de se donner la mort après s’être sectionné les veines. Lui aussi avait laissé une lettre dans laquelle il avait listé les griefs qu’il reprochait à sa femme avec qui il était en instance de divorce après 15 ans de mariage. Le comportement de cette dernière l’avait poussé à mettre fin aux jours de leurs enfants pour, disait-il, qu’il n’y ait pas de descendance de leur union sans amour. Tragique !
Ces dernières années, on assiste à une recrudescence de ce phénomène social qui révèle, si besoin en est, la fragilité et la complexité de l’âme humaine. Les suicides deviennent monnaie courante. Avec un taux de 9,4 cas pour 100.000 habitants, le Sénégal dépasse légèrement la moyenne mondiale qui est de 9 suicides pour 100.000 habitants. Parmi les principales raisons qui poussent les candidats à se suicider figure en bonne place la violence morale. Cette forme de maltraitance psychologique ne laisse pas de traces visibles, mais ses effets sont destructeurs et influencent les émotions. Ses conséquences peuvent être dramatiques. Dans certains cas, la victime peut ressentir une profonde détresse et avoir des pensées suicidaires.
Émile Durkheim, reconnu comme l’un des pères fondateurs de la sociologie moderne, a démontré que le suicide est profondément enraciné dans les structures et les dynamiques sociales. Le sociologue français a identifié quatre types de suicide : le suicide fataliste (qui résulte d’un excès de réglementation ou d’oppression), le suicide égoïste (qui provient d’une trop faible intégration), le suicide anomique (consécutif aux désorganisations de l’ordre social) et le suicide altruiste (lorsqu’un individu se soumet à un code de l’honneur).
Les violences morales bafouent l’intégrité et la dignité de l’autre, instaurent un climat de doute, de vulnérabilité, de dévalorisation de soi et d’humiliation. D’isolement parfois. C’est ce qui est arrivé à M. D, étudiant en maîtrise de droit à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, qui a préféré « mourir dans l’honneur que de vivre dans le déshonneur ». Les conjectures sur sa maladie, les calomnies et les accusations « non fondées » l’ont poussé à mettre tragiquement fin à ses jours. Parfois, face aux violences morales et psychologiques à répétition, certaines personnes choisissent de se donner la mort, espérant parce ce geste fatal se libérer et délivrer leurs proches du fardeau qu’elles pensent être pour eux. Mais, quelles que soient les raisons qui peuvent pousser un individu à se suicider, il n’en demeure pas moins que la vie reste un cadeau du Créateur, et nul ne doit se l’ôter pour échapper au désespoir, aux douleurs et souffrances d’ici-bas. Se suicider est donc considéré comme une violation de la volonté d’Allah. Il met en clairement garde dans la sourate An-Nisa (les femmes) : « Ô vous qui croyez ! Ne vous tuez pas vous-mêmes, car Allah est Miséricordieux envers vous. Quiconque commet cet acte par transgression et injustice, Nous le précipiterons dans un feu ardent. Et cela est facile pour Allah. »
Si la violence physique se remarque facilement, celle morale ne laisse pas de cicatrices visibles, mais des blessures intérieures profondes. À force d’encaisser, les victimes se retrouvent prises dans une spirale infernale dont il devient difficile de s’extirper du fait de la honte et de la peur qui les empêchent de se confier, d’en parler à leur entourage. La « silenciation » les condamne à se taire pendant des années, parfois pendant toute une vie. Il est devenu essentiel, aujourd’hui, de briser le tabou de ce fléau qui relève de l’inacceptable et de l’insupportable pour qu’elles puissent enfin trouver l’aide et le soutien dont elles ont besoin, car le silence n’est pas la solution puisqu’il ne protège pas.
Samba Oumar FALL
Source : Le Soleil (Sénégal)
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