Venezuela : Marco Rubio au cœur du remodelage de l’« hémisphère occidental »

Le secrétaire d’Etat s’est converti sans état d’âme à la mouvance MAGA et aux aspirations du président Trump. L’hispanophone est le grand promoteur de l’attaque américaine et l’interlocuteur des nouvelles autorités vénézuéliennes.

Le Monde   – Depuis trois jours, Marco Rubio, le secrétaire d’Etat américain, est sur tous les écrans. Le vice-président, J. D. Vance, invisible, se retrouve cantonné à des messages sur les réseaux sociaux. La rivalité officiellement amicale entre les deux hommes qui pourraient prétendre à la succession politique du mouvement MAGA (Make America Great Again) vient de connaître une étape majeure, avec l’opération militaire menée au Venezuela, dans la nuit du 2 au 3 janvier. Quelques heures plus tard, Marco Rubio se tenait aux côtés de Donald Trump pour commenter l’enlèvement du président Nicolas Maduro. Discipliné, prudent dans ses formulations, il participait le lendemain aux grandes émissions politiques du dimanche, à la télévision.

« Ceci n’est pas une invasion, disait-il sur ABC. Nous n’avons pas occupé un pays. » Sur CBS, il rejetait les comparaisons historiques avec les changements de régime américains au Moyen-Orient. « L’appareil entier de la politique étrangère pense que tout est Libye, tout est Irak, tout est Afghanistan. Ce n’est pas le Moyen-Orient ici, et notre mission est différente. C’est l’hémisphère occidental. » Comprendre l’arrière-cour historique des Etats-Unis, où ces derniers exploitent ce qu’ils veulent et arrachent les mauvaises herbes.

A écouter Marco Rubio, l’opération serait taillée sur mesure. L’« arrestation » de Nicolas Maduro ? Justifiée par son inculpation judiciaire pour narcotrafic. La mise sous « quarantaine » maritime du Venezuela pour empêcher la circulation des tankers pétroliers ? Permise par les sanctions américaines. La suite ? C’est le brouillard. Mais il ne semble pas déranger le secrétaire d’Etat à ce stade.

Pièce essentielle du dispositif présidentiel

Longtemps promoteur de Juan Guaido, considéré comme le véritable vainqueur contre Nicolas Maduro en 2019, Marco Rubio est chargé du casting vénézuélien et de l’inféodation à distance du pays, par la seule force de la dissuasion et de l’étranglement maritime. Les Etats-Unis ne disposent pas de troupes américaines au sol. Muer ou tomber : tel est le choix laissé au reste du régime, dans un pays désormais dirigé par intérim par l’ex vice-présidente, Delcy Rodriguez. Le message vaut aussi pour les pays de la région, à commencer par la Colombie, le Mexique et Cuba.

Alors que, lors de sa désignation comme secrétaire d’Etat, de nombreux commentateurs ont anticipé un divorce rapide et fracassant avec Donald Trump, l’homme est au contraire devenu une pièce essentielle du dispositif présidentiel : professionnel, hermétique, n’alimentant pas de fuites sur des dissensions internes. Il en a été récompensé en cumulant son poste et celui de conseiller à la sécurité nationale, après le départ de Mike Waltz, puis celui de directeur des Archives nationales.

Une autre erreur fut de souligner son incompatibilité avec les fondamentaux du mouvement MAGA. Lui, l’ancien sénateur faucon aux accents néoconservateurs, vantant volontiers l’exceptionnalisme américain et son exportation, se retrouvait promu par un président, Donald Trump, dont l’une des constantes a été le rejet des aventures militaires extérieures prolongées. La guerre en Irak était considérée comme un repoussoir absolu : mauvaises raisons, mauvais calibrage, conséquences catastrophiques. Marco Rubio, lui, avait soutenu l’invasion de ce pays.

Fils de réfugiés cubains

En 2015, alors candidat aux primaires républicaines, celui que Donald Trump surnommait avec mépris « Little Marco » prenait la parole devant le cercle de réflexion Council on Foreign Relations. « Nous devons reconnaître le fait que notre nation est un leader mondial, non seulement parce qu’elle a des armes supérieures, mais aussi parce qu’elle a des visées supérieures. L’Amérique est la première puissance dans l’histoire motivée par le désir d’étendre la liberté, plutôt que de seulement étendre son territoire. » En dix ans, le reflux américain est violent, et la conversion de l’orateur spectaculaire. Mais une constante intime et idéologique anime Marco Rubio, fils de réfugiés cubains, arrivés à Miami (Floride) dans les années 1950 : son anticommunisme.

Son père travaillait comme barman lors de banquets, sa mère s’occupait du foyer et était employée comme femme de chambre dans un hôtel. Jusqu’à ce que la presse américaine situe leur arrivée en 1956, Marco Rubio avait prétendu qu’ils avaient fui Cuba en 1959, à l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro. Ce détail biographique ne change rien au fait que le secrétaire d’Etat voit Cuba comme le vaisseau amiral d’un communisme mourant auquel il aurait le privilège de donner l’ultime coup de grâce. Fin 2014, alors sénateur, l’élu de Floride s’était farouchement opposé à la volonté de l’administration Obama de normaliser les relations bilatérales avec l’île.

Douze ans plus tard, « Cuba semble être prête à tomber », a assuré Donald Trump dimanche. Cet optimisme est inspiré d’une théorie régionale des dominos. En neutralisant le régime vénézuélien, Washington prive Cuba de son principal fournisseur de pétrole à bas coût. Les dirigeants cubains « ont de gros soucis à se faire », a aussi expliqué dimanche Marco Rubio, qui décrit l’appareil sécuritaire du Venezuela comme étant « colonisé » par les agents castristes, jusqu’aux gardes du corps de Maduro, originaires de l’île.

Ennemi communiste

La réussite de « l’opération Maduro » est d’abord un haut fait de l’armée et du renseignement des Etats-Unis, mais politiquement, elle conforte la conversion de l’ancien sénateur. Depuis un an, Marco Rubio s’est révélé à cette nouvelle droite nationaliste et à la mouvance MAGA, qu’il a rejointe tardivement, mais sans états d’âme : à son poste, il a commencé par saborder l’agence Usaid, l’agence de développement international, avec l’aide d’Elon Musk et du Bureau de l’efficacité gouvernementale.

Puis il a dû admettre le rôle-clé de l’envoyé spécial du président, Steve Witkoff, dans les négociations les plus sensibles : avec le Kremlin pour mettre fin au conflit en Ukraine, sur la bande de Gaza ou encore avec le régime iranien. Dans le premier dossier, sa méfiance plus notable à l’égard de la Russie était vue comme un rare espoir en Europe. Dans le second, Marco Rubio est sur une ligne républicaine classique, pro-israélienne, qui le distingue d’une large partie de la base MAGA.

Si le secrétaire d’Etat a été marginalisé sur l’Ukraine et le Moyen-Orient, il n’en est rien sur l’« hémisphère occidental », priorité de la stratégie de sécurité nationale récemment publiée par l’administration. Allégés de toute promotion des valeurs libérales et démocratiques, les Etats-Unis veulent dominer le nord et le sud du continent américain au sens large. L’ancien sénateur, dont l’espagnol est la langue maternelle, connaît tous les acteurs en Amérique latine et ne délègue aucune conversation importante. C’est lui qui s’est entretenu avec la vice-présidente du Venezuela, Delcy Rodriguez, après l’enlèvement de Nicolas Maduro. La Maison Blanche compte éviter les erreurs commises en Irak, comme la purge illusoire des baasistes au sein du régime après la chute de Saddam Hussein.

La raison pour laquelle Marco Rubio est si à l’aise dans cette configuration tient peut-être à cet élément : elle réhabilite l’ennemi communiste, celui au cœur de son engagement public, même si la rhétorique officielle préfère insister sur les « activités criminelles » du régime Maduro, le trafic de drogue ou l’immigration illégale. Maillon désormais central de l’administration Trump, Marco Rubio a la possibilité historique de remodeler l’Amérique latine. Ce vertige de la puissance américaine dépasse probablement ses propres ambitions présidentielles et fait oublier le reste : le droit international, les prérogatives du Congrès en matière de guerre, sans parler du pilotage à distance d’un pays étranger de 28 millions d’habitants, aux ressources pétrolières largement potentielles, mais aux besoins immédiats criants.

 

 

 

 

 

Source : Le Monde  

 

 

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page