« Une fille excisée aura moins de pulsions sexuelles et sera une épouse fidèle » : du Mali à la Gambie, les partisans de l’excision en campagne

Une campagne numérique appelant à « protéger » l’excision au Mali est devenue virale à la mi-août. La preuve pour de nombreux observateurs que le combat mené sur le continent pour faire interdire les mutilations génitales féminines, qui tuent chaque année des dizaines de milliers de filles et de femmes, est loin d’être gagné.

Le Monde – La démonstration, filmée, se prétend d’une rigueur incontestable. Debout face caméra, l’influenceur malien Abdoul Niang, suivi par plus de 258 000 abonnés sur Facebook, plaide pour le droit d’exciser les femmes. « C’est une pratique millénaire que je respecte », commente sur un ton docte cet habitué des médias proches des militaires arrivés au pouvoir à Bamako en 2020, dans une vidéo publiée le 24 août.

Celui qui se présente comme « journaliste, spécialiste des sciences criminelles, du terrorisme et de la coopération internationale » détaille ses arguments, schémas à la main, et qualifie de « légendes » et de « thèse » les effets néfastes de l’excision.

Des effets néfastes pourtant attestés et prouvés par de nombreuses études scientifiques. En 2023, l’une d’elles, publiée dans la revue Nature, estimait que l’ablation partielle ou totale du clitoris, des petites ou des grandes lèvres ou encore l’infibulation – les différentes formes de l’excision –, causaient environ 44 000 décès par an dans quinze pays africains, dont le Mali.

C’est une cause majeure de mortalité chez les filles et les jeunes femmes dans les Etats où elles sont pratiquées. Sans oublier les traumatismes physiques et psychologiques subis par les survivantes, dépossédées de leur droit au plaisir sexuel. Republiée par des partisans de la junte très suivis en ligne, la vidéo d’Abdul Niang a cumulé près d’un million de vues en quelques jours.

Mobilisation en ligne

Cette séquence pseudo-scientifique survient en pleine polémique autour de l’ONG malienne Sini Sanuman, engagée dans la lutte contre les mutilations génitales féminines. Bien que la loi malienne n’interdise pas explicitement l’excision, l’association mène regulièrement des campagnes publiques mettant en avant une autre interprétation des textes. Elle s’appuie en particulier sur le plan national de lutte contre les violences basées sur le genre, élaboré par le ministère de la femme en 2018. Ce document établit une équivalence entre les mutilations génitales féminines et les agressions sexuelles, passibles, elles, de dix ans de prison.

Une interprétation de la loi que l’ONG cherche à partager au plus grand nombre, notamment depuis mai 2025 à l’aide d’affiches proclamant que « l’excision [est] désormais condamnée au Mali ». Il n’en a pas fallu davantage pour que, à la mi-août, la vidéo d’un influenceur se filmant à Bamako devant une de ces affiches déclenche la mobilisation en ligne des opposants à la criminalisation des mutilations génitales. En quelques heures, des visuels générés par intelligence artificielle ont inondé les réseaux sociaux avec un slogan : « Oui à l’excision. Protégeons les filles, construisons leur avenir ». Sur chacune d’entre elles figurait le portrait d’une personnalité malienne. Celles qui se sont exprimées ont démenti tout lien avec les initiateurs de cette campagne aussi opaque que virale.

Le raid numérique a été amplifié par des Maliens installés à l’étranger, notamment en Europe. Certains ont été identifiés par des féministes maliennes et ouest-africaines, lancées dans une contre-campagne. Parmi eux figure Kanimakan Traoré, un entrepreneur installé dans le Val-de-Marne. A travers ses posts sur X, il a relativisé la gravité des mutilations génitales féminines. « Si l’excision est dangereuse comme certains le prétendent, nous ne serions pas des millions d’habitants dans le pays », poste-t-il sur X le 17 août, avant d’être contraint de retirer ses écrits après « un entretien téléphonique avec les services de police ».

« Avec nos sœurs ivoiriennes, béninoises, sénégalaises, nigériennes et guinéennes, nous avons fait front en interpellant des ministères et associations en Europe, où l’excision est formellement interdite », témoigne Tabara Touré, étudiante en santé installée en France et ambassadrice du réseau Excision, parlons-en. « Nos efforts ont payé mais il reste encore des comptes [sur les réseaux sociaux] qui font impunément la promotion des mutilations génitales féminines depuis l’Europe », ajoute-t-elle.

« L’ordre de nous taire »

L’activisme des militantes tranche avec l’embarras des autorités maliennes, dans un pays où l’excision reste soutenue par les principales autorités religieuses et coutumières et où aucun gouvernement n’a réussi à légiférer sans susciter une levée de boucliers. En 2009 puis en 2019, deux projets de loi visant à promouvoir les droits des femmes ont échoué face à l’hostilité des forces conservatrices. Le 26 août, alors que la commission des droits de l’homme malienne appelait le gouvernement à interdire la pratique, celui-ci ordonnait l’arrêt d’une étude portant sur l’état de l’opinion face au sujet.

Pour avoir tenté de contrer la campagne pro excision, les militantes pourraient par ailleurs être dans le viseur des autorités. « Nous avons reçu l’ordre de nous taire, confie une militante féministe malienne qui ne souhaite pas donner son nom par crainte de représailles. Avec la loi contre la cybercriminalité [adoptée en 2019, elle a souvent été employée contrer des voix critiques du pouvoir], le procureur peut à tout moment nous poursuivre pour trouble de l’ordre public. »

Une peur renforcée par le fait que les défenseurs de l’excision mobilisent les mêmes arguments que la junte au pouvoir dans son combat idéologique contre l’Occident. Dans leurs diatribes en ligne, les influenceurs accusent les Nations unies et l’Union européenne, principaux bailleurs des organisations de défense des droits des femmes, de vouloir déstabiliser le régime et de saper les valeurs traditionnelles maliennes, occultant le combat historique des femmes maliennes contre l’excision commencé dès les années 1960.

Depuis, le recul de la pratique demeure timide. Selon la dernière Enquête démographique et de santé du Mali, publiée en 2019, 89 % des femmes âgées de 15 à 49 ans ont subi une excision, soit l’un des taux les plus élevés au monde. Chez les filles de 0 à 14 ans, la prévalence est plus faible, à 73 %.

« Des savants musulmans ont expliqué que ce n’était pas une prescription religieuse. Pour autant, l’abandon individuel reste difficile, car l’excision est une norme sociale, explique Oumou Salif Touré, coordinatrice de l’association féministe FemiLead Mali. Dans l’esprit des communautés qui la pratiquent, une fille excisée aura moins de pulsions sexuelles et sera une épouse fidèle. C’est en réalité la peur d’une sexualité féminine autonome qui sous-tend cette résistance. Pour une famille, y renoncer, c’est compromettre les chances de mariage des filles. »

« Perçues comme impures »

Même lorsqu’une loi est adoptée pour les interdire, les mutilations génitales féminines mettent des années à être abandonnées. Depuis 2000, la Guinée s’est dotée d’un arsenal législatif pour criminaliser l’excision, notamment à travers la réforme du code pénal de 2016. Pour autant, 95 % des filles et femmes âgées entre 15 et 49 ans en ont été victimes, selon les données de l’Unicef publiées en 2025. Sur les réseaux, des cérémonies rituelles filmées par les parents permettent d’en prendre la mesure.

Lors d’une cérémonie d’excision en Guinée, sur une capture d’écran extraite d’une vidéo postée sur TikTok le 7 août 2026.

Ces dizaines de vidéos, consultées par Le Monde, montrent des fillettes habillées en pagne au milieu de femmes chantant et dansant. Le regard hagard, elles sont soumises, quelques jours après l’excision chez elles ou dans une clinique, à une série de rites d’initiation marquant leur passage à un statut de femme. « On insulte la vulve et on leur apprend à haïr les femmes non excisées, perçues comme impures. C’est un lavage de cerveau fait par des femmes elles-mêmes victimes de l’ordre patriarcal », explique Tabara Touré. « Les mères diffusent ces images car elles sont fières de montrer que leur fille a été excisée. C’était inimaginable il y a quelques années », s’insurge l’activiste qui a recensé, grâce aux vidéos, « 505 fillettes excisées, entre le 31 juillet et le 26 août ».

Tabara Touré mène ce travail de veille « éprouvant » sans le soutien des autorités. Elle affirme avoir signalé plusieurs cas d’excision en pleine capitale sans susciter de réaction des forces de l’ordre. Face à la mobilisation des féministes guinéennes en ligne ces dernières semaines, le ministère de la femme a, pour seule réponse, publié une vidéo controversée qui posait comme préalable à l’excision le « consentement » des filles. Face au tollé, la ministre a regretté une « erreur de formulation », et fait retirer la séquence.

Les organisations de lutte contre les mutilations génitales féminines doivent aussi faire face aux pressions continues des mouvements ultraconservateurs. En Gambie, où l’excision est passible de trois ans de prison depuis 2015, des chefs traditionnels et religieux, soutenus par des députés, tentent depuis 2024 de faire abroger la loi. L’affaire a été portée devant la Cour suprême où un examen est toujours en cours. « Tout retour en arrière serait catastrophique pour le continent, alerte Aminata Dièye, chargée du programme éducation aux droits humains à Amnesty International Sénégal. Des décennies de combat seraient alors anéanties »

Source : Le Monde

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