– Ce nouveau venu dans le monde de l’aviation en Afrique se fait le plus discret possible. Si Batot Air s’est enregistrée en août 2024 au Burkina Faso, les quatre gros-porteurs de la compagnie ne volent que depuis novembre 2025. Les avions-cargos de marque Iliouchine et Antonov qui constituent sa flotte n’ont d’ailleurs jamais approché, ni stationné sur le tarmac de l’aéroport de Ougadougou. Au lieu de ça, ils enchaînent les allers-retours depuis les Emirats arabes unis (EAU) vers la Corne de l’Afrique, en particulier l’Ethiopie et le Tchad.
Ce ballet aérien est en tout point similaire au pont logistique organisé depuis des années par la puissance du Golfe vers ses alliés en Afrique de l’Est, et dont les premiers bénéficiaires sont aujourd’hui les Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohammed Hamdan Daglo dit « Hemetti », les paramilitaires engagés dans la guerre du Soudan depuis 2023. Cette logistique a été documentée par les rapports d’experts de l’ONU, qui observaient dès 2024 « une forte rotation d’avions-cargos en provenance de l’aéroport international d’Abou Dhabi » vers le Soudan et les pays voisins.
La compagnie aérienne a effectué pas moins de trente-six rotations entre l’aéroport international des Emirats arabes unis et l’un de ses pays alliés, l’Ethiopie. Il est impossible de connaître avec certitude les aéroports éthiopiens où les Illouichines font escale, car les transpondeurs sont systématiquement coupés au-dessus de la mer Rouge. Deux sources indiquent néanmoins qu’ils atterrissent tantôt à l’aéroport international de Bole d’Addis-Abeba, tantôt dans la principale base aérienne de Bishoftu, située à cinquante kilomètres de la capitale. Des vols ont lieu presque quotidiennement, et la dernière liaison connue date du 24 février.
Ce trajet n’est pas nouveau. Lors de la guerre du Tigré (2020-2022), les Emirats arabes unis approvisionnaient son allié éthiopien via cette même route dans le cadre, là aussi, d’un intense pont aérien en armement. Aujourd’hui, les objectifs ont changé. En effet, une enquête récente de l’agence Reuters a révélé la présence d’une base logistique des FSR en Ethiopie, dans la région frontalière du Benishangul-Gumuz. Cette infrastructure construite et financée par les Emirats sert à entraîner des paramilitaires soudanais.
« Degré d’autonomisation » des FSR
Depuis sa création, Batot Air se contente d’opérer dans la Corne de l’Afrique. D’après le registre national du commerce du Burkina Faso, la compagnie est la propriété de Mohammed Omer Suleiman Idriss, un homme d’affaires soudanais spécialisé dans le secteur aérien. Ses liens politiques avec les FSR et son leader Hemetti demeurent inconnus. Contactée, Batot Air n’a pas souhaité répondre aux sollicitations du Monde.
L’irruption soudaine de ce transporteur sur la scène africaine interroge. Batot Air a acheté trois Illiouchine Il-76 à l’automne 2025, dont l’un appartenait à l’armée de l’air jordanienne. Un aéronef de ce type coûte plusieurs millions d’euros. Or, le capital déclaré par Batot Air au registre burkinabé est de seulement 10 millions de francs CFA, soit 15 000 euros.
D’après un expert onusien qui s’exprime sous couvert d’anonymat, « l’émergence de compagnies telles que Batot Air signifie que les paramilitaires des FSR ont atteint un degré d’autonomisation par rapport aux Emirats arabes unis ». En effet, l’industrie du fret aérien en Afrique, parfois occulte, est historiquement monopolisée par des intermédiaires souvent originaires des anciennes Républiques soviétiques.
« Les paramilitaires ont compris comment ce secteur fonctionne (…). Ils ont envie de diversifier les opérateurs », indique l’expert. Ce secteur est par ailleurs sous étroite surveillance : au moins deux compagnies de cargos russes qui effectuent les liaisons entre les Emirats arabes unis et la Corne de l’Affrique sont sanctionnées par l’Office de contrôle des actifs étrangers américain.
Outre des armes ou du matériel, la compagnie aide aussi à transporter discrètement le chef des FSR et son frère, Abdelrahim Dagalo, qui fait office de bras droit, selon plusieurs sources sécuritaires. D’après des documents consultés par Le Monde, Batot Air a des liens avec une autre compagnie, Prime Aviation, qui appartient à un énigmatique opérateur kényan de vols charters, dont le site Internet est hors ligne et dont les adresses mails sont factices.
Les 24 et 25 janvier, Batot Air a demandé une autorisation de survol au nom de Prime Aviation, pour un trajet reliant la capitale kényane, Nairobi, à la capitale tchadienne, N’Djamena, en faisant deux escales au Soudan du Sud. Les trois pays sont connus pour tolérer la présence des leaders des FSR – voire sont parfois accusés de complicité avec les paramilitaires.
L’avion qui a assuré la liaison, un Cessna capable de transporter quatorze passagers, n’apparaît sur aucun des sites spécialisés dans le traçage des données de vols. De fait, les paramilitaires utilisent fréquemment ces discrets charters. Selon The New York Times, les FSR faisaient notamment sortir des lingots d’or d’une valeur de plusieurs dizaines de millions de dollars de la région du Darfour vers Juba, la capitale du Soudan du Sud, en empruntant des jets privés de ce type.
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