Monsieur le Président,
Je vous adresse cette note avec tout le respect qui vous est dû, conformément à la fonction suprême que vous occupez.
Je ne veux pas vous encombrer de lecture, mais il se trouve que, demain, vous foulerez le sol du Gorgol pour rendre visite à la cité dimbéenne, Kaédi. Le Gorgol, mon Gorgol natal, a plus à dire que l’écho qui risque de résonner demain entre ses vaillantes collines.
Les préparatifs de votre venue ont mis toute une ville en ébullition depuis quelques semaines ; une ville qui, pourtant, le reste du temps, sombre dans l’oubli le plus total lorsqu’il s’agit d’initiatives structurantes pour son développement.
La tradition, toutefois, ne transige pas sur la façon correcte de recevoir le visiteur : le teddungal (l’hospitalité) est de rigueur. Vous irez à la rencontre d’une population qui ressent au plus profond d’elle-même cet acquis culturel et civilisationnel millénaire. S’il leur était possible, ils vous proposeront sûrement, en guise de bienvenue, une calebasse d’eau et une autre de lait, avant de vous inviter à savourer un délicieux dîner pour vous signifier leur accueil. Cette population, de par ses usages profondément ancrés, serait incapable de négliger son visiteur.
En même temps, Monsieur le Président, il va sans dire que vous n’êtes pas n’importe quel visiteur. Vous êtes le premier garant des lieux, leur responsable et leur référent, au même titre que vous l’êtes pour le reste du territoire national. Vous êtes celui qui est en charge des nombreuses peines que vivent les populations. Celui qui, indépendamment de ce qu’il décide d’en faire, détient les clés de solutions immédiates à certains de leurs problèmes les plus lancinants.
Demain, vous foulerez le sol gorgolois. Des émissaires vous ont devancé pour organiser le bruit. Je veux vous parler calmement de ce qu’ils vous empêcheront demain d’entendre. Je vais le faire sans polémique inutile et malvenue, et avec le respect qui vous est dû, que je renouvelle.
Demain, vous ne verrez pas une représentation fidèle du peuple, mais des figures soigneusement préparées par les élites locales du pouvoir pour porter des messages convenus. Demain, vous ne serez pas face à la pluralité, mais à une fraction conditionnée. Demain, vous ne percevrez aucun dysfonctionnement d’aucune sorte : le maquillage éphémère, savamment orchestré, les masquera tous. Autant vous dire que demain, vous serez entraîné, peut-être bien en dépit de votre volonté, dans une mise en scène épique qui, finalement, ne servira qu’un spectacle offert à une foule curieuse venue se divertir.
Monsieur le Président, le Gorgol, sa capitale et ses villages souffrent. Ils souffrent de nombreux fléaux qui secouent le pays. Des localités entières, Kaédi compris, sont inondées à chaque hivernage. C’est un phénomène récurrent qui nécessite de toute urgence un plan étatique d’aménagement, avant que la situation, déjà grave, ne dépasse ce stade. Ce qui risque d’arriver si rien n’est fait, en raison de l’intensification prévisible des phénomènes extrêmes occasionnée par le dérèglement climatique.
Monsieur le Président, les conflits fonciers, sur fond d’accaparement des terres à la suite d’une utilisation dévoyée de la loi, deviennent le quotidien des Gorgolois. La mise en place d’un programme responsable de sécurisation des terres, par et pour les habitants, dans l’équité et la justice, est nécessaire et urgente.
Monsieur le Président, nombreux sont les villages de cette zone dont les habitants ont eux-mêmes construit leurs propres écoles et collèges pour pallier le désert éducatif qui y sévissait. Pourtant, ces salles de classe sont très souvent dépourvues d’enseignants et souffrent d’un manque d’assiduité du personnel. Les classes deviennent surchargées, regroupant des élèves de niveaux différents. Un professeur qui se retrouve face à une centaine d’élèves ne peut rien accomplir, sinon les maintenir péniblement entre quatre murs jusqu’à l’heure de sortie. Monsieur le Président, il s’agit là de l’avenir du pays. Cela ne doit pas continuer ainsi.
Votre Excellence, le Gorgol souffre. Encore aujourd’hui, plusieurs femmes perdent la vie en donnant naissance, dans les blocs de l’hôpital. Le nécessaire doit être fait pour équiper l’hôpital et les postes de santé des localités, tant sur le plan matériel que sur celui du personnel qualifié.
Enfin, Monsieur le Président, un autre fléau, d’un genre nouveau, nous ravage. La consommation et le commerce de la drogue gagnent les plus jeunes ; des enfants se retrouvent livrés au banditisme le plus total, plongeant la sécurité de leurs communautés dans la fragilité la plus complète. À ce niveau, une attention particulière de l’État est requise.
Monsieur le Président, voilà, en quelques lignes et de façon non exhaustive, le désarroi qui se cachera sous les pas de danse, la détresse que les battements de mains tenteront vainement d’écraser. La semaine suivante, après que l’agitation se sera estompée, ils reviendront à eux-mêmes, à ressentir de nouveau leur vie et à continuer de souffrir de leurs maux. Monsieur le Président, le Gorgol attend l’État que vous commandez sur des questions vitales, et vous êtes prié d’agir avec la plus grande diligence.
Le 7 février 2026
Mouhamadou Sy
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