Dans son salon aux murs ocre, dans le 13e arrondissement de Marseille, les doigts d’Angela Do Rasario se déplient un à un, au rythme d’un décompte mental. « Cinq, annonce-t-elle, simplement. Le créole cap-verdien et le portugais [les deux langues officielles du Cap-Vert], l’italien, le français et l’anglais. » Aucune once de fierté ne transparaît derrière cet énoncé : elle parle cinq langues, et alors ? L’énumération suit, en creux, son parcours migratoire. Originaire du Cap-Vert, au large de la côte d’Afrique de l’Ouest, cette femme de ménage de 43 ans a d’abord quitté son archipel pour l’Italie, accompagnée de son mari italien, Francesco La Tona, 50 ans, employé multiservice. Ils y ont eu leurs deux premiers enfants, Elia, 14 ans, et Indy, 11 ans. Puis tous les quatre sont arrivés en France en 2016, où le petit dernier, Zacharie, 7 ans, est né.
A la naissance de leur aîné, alors qu’ils vivent dans la Botte, la langue italienne, parlée par les deux parents, s’est imposée. Loin de son île natale et de sa famille, la jeune mère, isolée, ressent un « blocage, une sorte compétition entre les langues [le créole cap-verdien et l’italien]. C’est comme si je n’allais pas gagner la bataille. Alors j’ai laissé les choses faire », dit-elle en haussant légèrement les épaules. A une exception près : lorsqu’il s’agissait d’endormir et de calmer ses bébés, sa langue maternelle revenait à pas de loup par la porte de la chambre à coucher, sous la forme de berceuses.
Aujourd’hui, ses trois enfants parlent italien à la maison et français à l’extérieur du foyer. Et ne comprennent que très peu le créole cap-verdien. En nourrit-elle un regret ? « Non, je n’en fais pas une obsession », répond Angela. Mais son visage s’illumine lorsqu’une expression créole surgit dans leur bouche – une petite victoire du cœur. Réunie autour d’une table ornée d’une toile cirée parsemée de coquelicots, la fratrie est unanime : leur langue natale est l’italien mais c’est un peu plus compliqué que cela.
Des langues plus valorisées que d’autres
Elia est ainsi plus à l’aise en français qu’en italien à l’écrit ; maîtrise l’italien avec un léger accent français ; étudie l’anglais et l’allemand. Indy, elle, se sent plus italienne – « c’est ma nationalité », souligne-t-elle – et a pris italien comme première langue vivante, qu’elle est fière de pouvoir parler parfaitement en cours. Quant à Zacharie, l’unique Français de la famille, il est le seul à avoir une pointe d’accent marseillais… et à rouler les « r » comme un Italien.
Selon une étude de l’Insee de 2023, 59 % des descendants d’immigrés déclarent avoir comme langue familiale de référence une langue étrangère. Mais malgré la transmission de celle-ci durant l’enfance, sa maîtrise n’est pas toujours assurée : à l’âge adulte, seuls 16 % « la lisent, l’écrivent, la parlent et la comprennent très bien », note l’institut. « Il y en a toujours une qui se développe plus que l’autre, et c’est normal : il y a d’un côté la langue du foyer avec un vocabulaire du quotidien et, de l’autre, celle parlée et écrite à l’école, plus riche, nuancée, littéraire », expose Anna Stevanato, linguiste spécialisée dans le bilinguisme. Selon elle, il y a ainsi « plus de chances de construire un bilinguisme équilibré lorsque les deux parents transmettent la langue minoritaire, car les enfants vont baigner très tôt dans la langue dominante à l’extérieur », notamment à l’école.
Comment les locuteurs vivent-ils cette hiérarchie, qui relève à la fois de l’intime et du social ? Quelle place donner à la langue minoritaire, celle de la maison, par rapport à la langue dominante ? Pourquoi choisir de transmettre, ou pas, sa langue natale ? « Il y a des langues plus valorisées que d’autres, comme l’anglais, l’allemand, l’espagnol et, plus récemment, l’italien. A l’inverse, d’autres le sont moins. L’arabe, par exemple, a suscité, à partir des attentats [de 2015], du rejet et des crispations. En France, cette langue est sept fois moins transmise que l’anglais », relève Mme Stevanato, également fondatrice de l’association Dulala, qui forme les professionnels et les parents à accompagner les enfants qui grandissent avec d’autres idiomes que le français.
« L’histoire n’est pas finie »
Toujours à Marseille, Hicham, qui souhaite rester anonyme, se souvient s’être heurté à des regards insistants de la part de passants lorsqu’il parlait fort en arabe à sa fille dans la rue. « Par contre, si je le fais en italien, ça passe », regrette-t-il, persuadé que cela vient des « préjugés liés au fait de parler arabe en France ». « C’est pour ça que je chante dans ma langue, c’est une forme de lutte pour exister », ajoute-t-il en désignant un guembri, sorte de basse à trois cordes, principalement utilisé en Afrique du Nord.
Ce musicien de 39 ans, né au Maroc et marié à une Italienne, Laura, 38 ans, enseignante-chercheuse en sociologie urbaine, a bien essayé de transmettre sa langue natale à leur fille, Anya, 7 ans, en lui parlant arabe durant ses deux ou trois premières années. Mais, peu à peu, sans vraiment s’en rendre compte, il a arrêté. En plus du ressenti négatif qu’il constatait, Hicham était le seul locuteur arabe de la famille et il estime aujourd’hui ne pas s’être senti « assez capable pour le faire tout seul », faute de pouvoir s’appuyer sur un réseau d’arabophones dans son entourage.
Le couple parle presque uniquement italien à la maison. « J’avais besoin d’être comprise entièrement par ma fille. Pour moi, cela passe notamment par le fait qu’elle maîtrise ma langue maternelle », explique Laura. Après un silence, elle poursuit : « C’est aussi empêcher l’ethnocentrisme, apprendre une façon d’être au monde différente, au-delà du lieu où l’on habite », dit-elle, cherchant des yeux Hicham, qui hoche la tête. Lui qui « déteste le fait que [s]es parents ne [lui] aient pas appris l’amazighe [la deuxième langue officielle du Maroc, avec l’arabe] », ne s’avoue pas vaincu : il espère trouver une manière de transmettre sa langue à sa fille. « L’histoire n’est pas finie », conclut-il. Laura, dont la langue a pris le dessus, aimerait contribuer à combler cette « faille ». Elle prend des cours pour apprendre l’arabe.
A Colombes (Hauts-de-Seine), Miranda Jessel tenait absolument à ce que ses enfants aient la même langue natale qu’elle − « c’était non négociable » −, jusqu’à l’accent, « celui du sud-est de l’Angleterre, comme à la BBC », précise-t-elle dans un français dénué de tout accent. Cette Britannique de 44 ans, traductrice, a appris la langue de Molière en Belgique à l’adolescence, mais a toujours parlé anglais avec son mari, Anthony Hogg, Franco-Canadien de 45 ans, lui aussi élevé dans la langue anglaise. « C’est notre langue de la sphère intime, comme un jardin secret », confie-t-il. Alors quand leurs deux enfants sont nés, Eleanor, 13 ans, et Franklin, 11 ans (« oui, comme le couple Roosevelt, ce n’est pas fait exprès », devance le couple en riant), ils ont continué à parler uniquement en anglais en famille.
A tel point que les parents n’ont pas chapeauté l’apprentissage du français, que les enfants ont appris à l’extérieur, d’abord auprès de leur nounou, puis de l’école − « ils ont fait quelques APC en maternelle », ces activités pédagogiques complémentaires, pour les aider, détaille leur mère. Pour Anthony, cadre dans l’informatique, ce bilinguisme est un « atout inestimable » pour leur scolarité d’abord, et un « critère différenciant » dans le milieu professionnel, dont il a lui-même bénéficié dès ses premiers jobs étudiants, où les anglophones étaient mieux payés. Miranda a aussi conscience que c’est « une langue de prestige ». « On me l’a vite fait comprendre », raconte-t-elle, se remémorant les marques d’admiration qu’elle recevait au parc, contrairement aux « mamans qui parlaient arabe, par exemple ».
Dans leur maison au jardin anglais – « c’est-à-dire pas très bien entretenu », s’amuse Miranda –, la double culture est omniprésente, entre l’incontournable pot de pâte à tartiner anglaise Marmite et le placard à thé dans la cuisine, et les manuels de littérature française Lagarde et Michard dans la bibliothèque. Les enfants, eux, passent d’une langue à l’autre, parfois dans la même phrase, en fonction du sujet. « Je peux toujours exprimer exactement mon ressenti avec une langue ou l’autre », apprécie Eleanor. Quant aux parents, maintenant qu’ils ont des enfants anglophones, ils ont dû changer leur « langue de la sphère intime » et parlent entre eux… en allemand.
Source : – (Le 05 juillet 2026)
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